Jack GONET

 

 

 

MARIE LA ROUGE

 

 

                         

 

Chronique de la vie méruvienne

pendant les grèves de 1909

 

 

Chapitre I

 

 

  «  Allez Marie on s’arrête c’est la grève ! »

  Sans trop savoir de quoi il retournait, Marie suivit ses copines Blanche et Pierrette, elles aussi perceuses à l’usine Lesbroussard.

   La grève avait été décrétée la veille à Andeville, vers deux heures et demi. La direction de l’usine Schlinder avait affiché le nouveau tarif : c’était un salaire de famine que l’on proposait aux ouvriers boutonniers et cet après midi, à cinq heures, une longue colonne de grévistes venant d’Andeville et chantant la Carmagnole était venue débaucher les ouvriers méruviens avec des slogans anti-patrons. Tous les ateliers se vidèrent en un clin d’œil sous les yeux ébahis des contremaîtres qui ne savaient que faire. Le mot d’ordre passait d’un groupe à l’autre.

  Dans la famille de Marie comme dans la majorité des familles méruviennes, tout le monde travaillait le bouton de nacre. Elle, depuis trois mois après avoir quitté l ‘école, perçait des petit pions de nacre ou de troca après  qu’ils aient été façonnés (méchés). Elle devait les placer les uns après les autres dans un mandrin de bois de la main gauche, puis avec la main droite elle devait agir sur un levier plusieurs fois de suit suivant qu’on faisait des « deux trous » ou des « quatre trous »

   Le père de Marie découpait  ces rondelles de coquillage ; il était devenu asthmatique à force de respirer cette poussière de nacre. Ses deux frères, et même sa jeune sœur, cassaient pour quelques sous, les trocas après leurs heures d’école et Léontine, sa mère, triait les « émails » pendant le peu de temps libre que lui laissaient le ménage et la cuisine.

    En adoptant, la veille, un salaire de trois francs cinquante qui diminuait d’un tiers environ le revenu des travailleurs, les vingt membres sur soixante dix de la chambre syndicale du bouton de nacre ne pensait pas déclencher un tel mouvement de protestations.

     Avec ses deux camarades, Marie était au dernier rang de la salle Angonin où plus de huit cents personnes avaient pris place. Elle écoutait assez distraitement les paroles des orateurs et sans bien comprendre tout le sens  de leurs discours enflammés, elle adhérait complètement au mouvement de révolte qui animait les tabletiers de la région. Tout le monde travaillait dur dans la famille et, malgré cela, les fins de mois étaient pénibles. Elle voyait bien, elle, avec ses seize ans le luxe dans lequel vivaient les « gros » patrons boutonniers, les demeures qu’ils faisaient construire et qui ressemblaient à de petits châteaux, les belles voitures et les toilettes des dames le dimanche à la messe alors qu’elle, elle vivait dans une maison de l’usine, a l’étroit, que sa toilette lui posait des problèmes depuis qu’elle  était devenue jeune fille, que ses seins avaient poussé et que dans la rue, ses anciens camarades garçons la regardaient d’un autre œil.

   Déjà, depuis quelques mois, le contremaître avait changé ses façons de lui parler, il se faisait plus aimable, presque caressant, n'hésitait pas à lui faire comprendre que si elle était gentille, elle aurait les meilleurs boutons à travailler, de meilleurs égards. Marie n’était pas ignorante des choses de l’amour, de ce qui se faisait entre homme et femme, des exigence de son père les soirs de paye et des réflexions grivoises des hommes de l’atelier quant à ses formes de jeune fille.

   Il y a là les ouvriers d’Andeville et ceux de Méru, des usines Lesbroussard, là où travaille Marie Cotelle, Lignez, Bourdais. Sur la scène de la salle Angonin Lucien Platel,  secrétaire du syndicat des Tabletiers d’Andeville, explique le but de la manifestation ouvrière :

    -«  Nous venons voir ce que vous pensez de la diminution projetée ? Vous satisfait-elle ? Nous gagnons en moyenne trois francs cinquante par jour, on veut nous retirer encore vingt   à vingt-cinq sous. Pouvons nous accepter cela ? ».

     -« Non, non » crie la foule d’un bel ensemble.

     -«  Comment pourrons-nous donner à manger à nos enfants ? »

    Après quelques mots de Jean Baptiste Platel, secrétaire général de l’Union des tabletiers de l’Oise, M. Lefèvre, de la confédération générale du travail, recommande l’union.

      -«  Il s’agit de savoir si vous êtes disposés à accepter les salaires de famine que l’on songe à nous imposer. Vous ne le devez pas ! Entendez-vous, serrez les coudes : vous pouvez gagner la partie. C’est votre pain que vous défendez, c’est celui de votre femme et de vos enfants. Résistez ! Mieux vaut mourir sans travailler que crever de faim en enrichissant les exploiteurs ! »

       Les applaudissements prolongés saluent ce véhément discours. A la fin de la réunion, tous les ouvriers présents donnent mandat à la commission exécutive de l’Union des tabletiers de l’Oise pour étudier la façon de répondre à la diminution des salaires.

     Le repas fut triste chez les parents de Marie, Léontine, la mère qui tenait aussi du ménage ronchonnait contre cette grève : où aurait-on l’argent pour finir le mois ? Et puis les gendarmes ne viendraient-ils pas chercher les mauvais ouvriers ? Le père, casquette éternellement vissée sur la tête, le nez dans son assiette ne bronchait pas. Seule Marie énervée par cette fin de journée, parlait sans arrêt de ce qu’elle avait retenu des paroles des orateurs à la salle Angonin, des mots nouveaux pour elle. Des slogans lui revenaient à l’esprit : esclavage, prolétariat…..

-         «  Fais donc la vaisselle puisque demain tu ne travailleras point » lui rétorqua sa mère «  j’va trier encore quelques « emails », cette grève va pas sûrement durer  longtemps ! »

      Pour faire la vaisselle dans ces logements « ouvriers », il fallait prendre de l’eau à la pompe de la cour commune, la faire chauffer sur le poêle à charbon en prenant soin de ne pas éclabousser le dessus en fonte si poli à la toile émeri qu’on aurait pu se mirer dedans ? C’était l’orgueil de la mère.

    Toute la famille se leva tard le lendemain, le sifflet de l’usine n’avait pas rappelé à l’ordre les boutonniers à six heures moins cinq et Marie se leva gaillardement à huit heures. Il est vrai qu’elle avait eu du mal à s’endormir après cette journée exceptionnelle. Jusqu'à la fin de la semaine, les patrons tant qu’à Andeville qu’à Méru proposèrent de nouveaux tarifs, tous différents. Samedi tandis qu’il apparaissait que les ouvriers boutonniers étaient décidés à lutter jusqu’au bout pour ne pas voir leur salaire diminuer, les patrons demandèrent qu’un arbitrage soit instauré. Les ouvriers furent d’accord mais qui sera l’arbitre ?

      Pendant ce temps, désorientée par cette liberté soudaine, Marie ne restait pas inactive. Elle aidait aux travaux de la maison, sa mère qui se hâtait de terminer ses « émails » - comme si dans son esprit, le travail pouvait reprendre le lendemain – ses pions, deux cents « grosses ». On comptait les boutons en grosses douze douzaines, mesure curieuse employée uniquement en tabletterie. De même la taille, le diamètre des pions se mesuraient en « lignes ». Les contremaîtres employaient des pieds à coulisse gradués dans cette mesure qu’on appelait des « six pouces ». Pour faire son travail Léontine devait retourner chaque pion, tous ceux, des émails qui montraient une croûte seront meulés ou décapés avant le méchage. Il fallait avoir l’œil et être très vive pour gagner si peu !

     Marie avec ses deux camarades, Pierrette et Blanche, parcouraient la ville à la suite des cortèges de grévistes, assistaient à toutes les réunions, avaient fait plusieurs fois à pieds, le trajet Méru-Andeville, cinq bons kilomètres.

     Dimanche un cortège de trois cents boutonniers d’Andeville attendaient eux aussi, le délégué venu de Paris. Ce dernier avait manque le train et plus de neuf cents tabletiers se dirigèrent vers Saint Crépin. Les trois filles étaient accompagnées de Philippe, un jeune garçon d’une vingtaine d’années, qui travaillait chez Cotelle.

      A midi et demi, une conférence eut lieu à St Crépin. Le délégué, M. Lefevre était arrivé à Méru au train de onze heures et il avait pris la parole avec M. Leroux. De nombreux boutonniers adhérèrent au syndicat ce jour-là, le retour se fit par la route sinueuse, à Lormaison, tandis que le gros de la colonne de grévistes se dirigeait vers la place pour un meeting. Marie ses deux copines et Philippe prirent le chemin de Méru. Pierrette et Blanche marchaient devant.

      Philippe à qui la grève avait donné le temps de libre, entretient Marie du syndicalisme et du mouvement anarchiste dont il parle avec enthousiasme. La fraîcheur tombe avec le soir et c’est tout naturellement qu’il enserre l’épaule de sa camarade de travail. Marie qui n’a encore jamais eu d’amoureux, réagit d’abord avec un mouvement d’humeur, mais la main de Philippe est douce et il parle si bien ! 

      A l’heure du repas, la soupe, le père ronchonne toujours le nez dans son assiette en écoutant ? Bien sur comme tous, il a fait grève, il a arrêté le travail. C’est la première fois de sa vie qu’il réclame par syndicat interposé quelque chose à un patron. La peur d’être sans travail, sans un sous à la fin de la semaine, retenait ses maigres protestations. Il avait tout subi depuis que tout jeunes il avait travaillé dans « le bouton ». Il connaissait par cœur toutes les phases toutes les manières de fabriquer cet ustensile vestimentaire si bénin et qui faisait travailler plus de quinze mille personnes dans le canton de Méru.

     Le coupage, d’abord, des coquilles de nacre, la blanche ou la noire, très plates, qu’on coupait facilement avec une fraise, un cylindre dentelé tournant très vite qu’un ouvrier malin avait pour la première ,dit-on, avait fabriqué avec un canon de fusil. Un progrès qui ne lui apporta pas un sous de plus. Auparavant, les coquilles étaient sciées en petite carrés puis arrondis à la meule.

    Un autre progrès aussi, ce fut l’invention par un ouvrier ingénieux, du « crochet » qui permit le découpage d’une autre sorte de coquillage, le « troca », bien moins cher et qui pour les initiés, avait l’aspect de la nacre. Ce qui fit la fortune de certains boutonniers. C’était maintenant le travail du père, couper du troca pendant douze heures. Le travail était payé aux pièces, en fonction du nombres de pions coupés.

     Pendant qu’il avalait à grands coups de cuillers sa soupe, maintenant froide, il pensait à ce jour de vacances, à toutes ces années passées à travailler autour de ces petits pions de coquillage. Il avait décapé ces rondelles avec de l’acide : il fallait enlever la croûte , pour cela on collait sur une planche enduite de graisse les pions de nacre le tout était ensuite plongé dans du vitriol qui dissolvait cette croûte calcaire indésirable ; ensuite les boutons étaient « méchés » pour leur donner une belle forme, avec un bourrelet, un creux ou un bombé. D’ailleurs on désignait ces boutons par leur forme : on travaillait des « bourrelets », des « bombés ».

       Marie avait projeté d’aller  au bal ce soir là, à la salle Angonin, un bal organisé par l’Etoile de Méru, animé, comme l’annonçait le Journal de Méru, par un brillant orchestre. Il n’était pas question de demander de l’argent aux parents pour aller danser. Philippe, Blanche et Pierrette iraient seuls et Marie, pour qui ce devait être le premier bal de Jeune fille, rêva en s’endormant dans le lit qu’elle partageait avec sa jeune sœur, à ce qu’aurait cette soirée-là. Elle aurait pu danser avec Philippe qui paraissait avoir de l’attention pour elle.

                  

                                                                                Chapitre II

   Une réunion était annoncée ce lundi matin à la salle Angonin pour préparer la « résistance » des ouvriers boutonniers face au patronat. Le père, désoeuvré et aussi préoccupé par la manière dont il allait falloir nourrir la famille, accompagné Marie. Il est vrai qu’elle ne s’y rendait pas pour les mêmes raisons : elle espérait y rencontrer ses deux copines et Philippe pour savoir comment était ce bal dont elle rêvait depuis six mois.

    La salle Angonin, à la disposition entière des grévistes, faisait partie d’une vaste construction située au coin de la rue Nationale et des la rue d’Andeville. Hôtel restaurant, c’était le plus important de Méru, on pouvait y servir six cents couverts et pour l’heure c’était aussi de nourriture dont débattaient les grévistes réunis dans la grande salle : une commission fut crée pour l’achat des vivres, des cuisiniers, des contrôleurs furent désignés pour l’organisation de « soupes communistes » réservées aux familles les plus nécessiteuses.

    Un appel fut lancé aux « encarteuses », qui, comme la mère, travaillaient à la tâche à la maison : les boutons, une fois terminés, polis, triés par qualités, devaient être cousus par six ou douze sur des petites cartes décorées à la marque du fabricant . Entre boutons et carte, on intercalait un « paillon », une feuille métallique très fine brillante. C’était l’habitude et cela rehaussait les teintes chatoyantes et mordorées de la nacre. Le comité de grève, au cours de la réunion a lancé cet appel aux encarteuses pour qu’elles se joignent au mouvement afin qu’il soit complet.

     L’après-midi, un groupe de gréviste se rend à Amblainville où existe une grosse fabrique. Le patron refuse le tarif demandé par les ouvriers, le tarif d’Andeville l’appelle-t-on maintenant. Une réunion à lieu à la salle Bigault. Le maire Léonidas .D . croit devoir prendre la parole. Il est maladroit dans ses propos et se fait injurier par les femmes. Le syndicat se reforme à la fin de la réunion.

     La soirée fut morose à la maison et la soupe plus maigre que d’habitude. Il restait des poireaux de jardin des pommes de terre mais il fallait se priver de viande, encore plus qu’à l’habitude. Marie qui n’avait pas revu de la journée, ni Philippe, ni Blanche ni Pierrette boudait un peu et comme tout la famille alla au lit très tôt.

    Le lendemain, dès le matin, les nouvelles se répandent très vite : vingt gendarmes sont arrivés en renfort. Plus tard on apprend que le grève à été votée a Lormaison , Saint Crépin, Amblainville, Pouilly, Fresneaux, Lardières, Montherlant. Des soupes « communistes » fonctionnent à Andeville.

    Mardi soir une réunion a encore lieu à la salle Angonin à dix heures. Le maire Louis Deshayes qui sort d’une réunion du conseil municipal annonce qu’il n’est pas responsable de la venue des gendarmes comme on le lui a reproché et qu’une subvention de cinq cents francs a été votée pour le fond de chômage. Il proclame la sympathie du conseil aux travailleurs organisés dans la grève. On rapporte à la tribune que le 51e régiment est consigné à la caserne de Beauvais. Le maire rétorque que le conseil qui proteste contre l’arrivée du renfort des gendarmes, protestera contre la venue éventuelle de la troupe.

   Tout au long de la semaine la grève qui apparaît bien s’organiser, s’installa dans la ville et dans la région. Les ouvriers boutonniers de Villeneuve votent la grève, le temps étant mauvais, les manifestant, las et fatigués reste au logis. A Saint Crépin le patron de la grosse usine du pays relance les ouvriers chez eux, aucun ne répond à ses sollicitations.

   Jeudi matin, le mauvais temps de la veille fait de froid et de grisaille humide, a fait place à a un temps sec encore frais mais prometteur de beau temps. Tandis que le père qui à fait un apprentissage de cordonnier, « rafistole » avec les moyens du bord les chaussures de la maisonnée, Marie sort dans le bourg encore endormi. Aucune sirène n’est venue réveiller dés l’aube les boutonniers desoeuvrés. Les petits commerçants de Méru qui affichent une franche sympathie pour les grévistes, n’ont pas encore ouvert boutique. Rue de l’abreuvoir seuls les vachers viennent y faire boire leurs bêtes. Prés de la place de la mairie Marie rencontre enfin Philippe. Le contact est froid, la jeune fille qui pensait que son camarade avait un peu de sentiment pour elle, se veut boudeuse : il n’a pas trop cherché à la rencontrer depuis le bal du samedi.

     D’emblée, ignorant l’abord grognon de son amie, Philippe l’invite à la suivre à la réunion qui aura lieu l’après-midi a la salle Angonin. La conversation dévie : oui le bal était bien, l’orchestre agréable, mais peu de monde l’image du conflit planait sur la salle.

     L’après-midi, Philippe se fait plus empressé, il a presque des attentions d’amoureux. Tout ouï pour les orateurs il serre sa jeune compagne contre lui. Le mouvement ouvrier l’intéresse, il fréquente régulièrement la bibliothèque républicaine fondée par Jean Macé. Son emploi de mécheur à l’usine est la conséquence de la pauvreté du milieu familial, de ce milieu de tabletiers où le seul avenir est l’usine avec, dès douze ans, la dure réalité de l’argent à gagner, du soucis quotidien de manger, de se loger. A la sortie de l’école, l’instituteur ayant remarqué ses qualités aurait voulu qu’il continue pour être, pourquoi-pas instituteur. C’était possible pour un fils d’ouvrier pour peu que les parents puissent se passer le l’appoint  du salaire d’un apprenti.

      Au plus fort de la réunion, après l’habile conseiller judiciaire, M. Leroux, qui met en garde les travailleurs contre les pièges qui leur seront tendus pour les diviser, c’est jean Baptiste Platel, un homme de grand cœur qui prend la parole, qui s’émeut en parlant qui dit ce qu’il pense et qui pense ce qu’il dit. Il annonce que les ouvriers caoutchoutiers de Persan, tous syndiqués, ont proposé d’accueillir dans leurs familles les enfants les plus nécessiteux des boutonniers méruviens.

      Jean Baptiste Platel, d’origine ouvrière, a très vite adhéré aux idée anarchistes et syndicalistes. Très cultivé, autodidacte, il avait dû pour des raison de santé quitter son tour à découper pour vivre de colportage. Philippe buvait les paroles du secrétaire des boutonniers comme si celui- était un prophète. Son ton calme, posé, sa  diction éloquente fascinait l’auditoire. La réunion se termina sur l’exposé de Thuillier qui recommande « l’union et la surveillance ». A la fin de la séance on apprit que vingt gendarmes venus en renfort avaient quitté Méru. Philippe raccompagna Marie chez elle tout en commentant avec fougue, les exposés des conférenciers. Marie eut aimé entendre d’autres paroles plus tendres, peut-être….

    Vendredi, samedi, la grève s’organise et devient générale dans le canton. Le Comité de grève s’installe au café Lejeune, place de l’Hôtel de Ville. L’entrée se fait par la porte particulière.

    Un tarif général commun à toutes les usines sera cette fois le grand progrès qui découlera de la grève. Aucun  argent n’est remis aux grévistes. Seuls sont valables les bons ayant le cachet de la mairie et du syndicat. Le prolétariat de la région est mobilisé, des cyclistes assurent la communication. Méru et son canton sont installés dans le conflit.

    C’était une habitude bien enracinée dans la vie du père : le dimanche matin était consacré au jardin, un malheureux lopin de terre, le long de la route de Beauvais, qu’un généreux humaniste mettait à la disposition des travailleurs pour améliorer l’ordinaire. Même pendant l’hiver le père allait au jardin. Il passait en revue ses outils de jardinier, bien graissé au suit de mouton, qu’il rangeait dans une petite cabane faite de tôles et de bois de récupération. C’était son domaine : un vieux siège, un tonneau pour l’eau de pluie, un rosier sauvage en personnalisait l’endroit. Il se sentait là chez lui, loin du bruit de l’usine, à l’abri des ronchonnements perpétuels de la mère qui trouvait qu’il salissait tout avec ses sabots ou ses cendres de cigarette, des énormes rouleaux qu’il préparait cérémonieusement après le repas en attendant le sifflet de l’usine. La cigarette restait fichée au coin des lévres, s’éteignant sans cesse. Il la rallumait régulièrement et les cendres tombaient d’elles même, n’importe où.

   Avec l’habitude de se réveiller tôt, Marie paressa au lit. Elle entendit son père chauffer le café sur la lampe à alcool. La cuisinière, c’était sa mère Léontine qui devait l’allumer tous les matins. La cafetière en émail munie d’une « chaussette » bourrée d’un mélange de café et surtout de chicorée procurait un breuvage bien léger. La maisonnée était longue à se réveiller. Marie décida de profiter de ce moment de tranquillité pour faire sa toilette « en grand ». C’était son seul luxe, elle adorait l’odeur du savon qu’elle faisait mousser sur sa peau de jeune fille.

    Elle se leva sans bruit afin de pas réveiller sa jeune sœur, qui quand elle se dévêtait détaillait avec curiosité son corps, ses jeunes seins pareils à deus beaux fruits printaniers et les ombres qui marquaient ses aisselles et son sexe. Seule dans la grande cuisine, après avoir bu un café brûlant à l’arrière goût de chicorée brûlée, toujours chauffé sur la lampe à alcool, elle se mit nue et se livra aux plaisirs de sa grande toilette hebdomadaire .

     Le dimanche matin était jour de petit marché à Méru, un marché plus important avait lieu tous les vendredis et le premier vendredi du mois il avait des allures de petite foire, comme en témoignent les anciens noms des rues proches de l’église : place du marché au grain et aux légumes, place du marché aux vaches, place du marché aux volailles. Il y a déjà vingt ans que nouveaux noms ont été donnés à ces endroits et des plaques y sont apposées maintenant : place de l’Hôtel de ville, place du 14 juillet, rue Mulot, etc…

     Avec ses quelques vêtements un peu plus neufs que pour aller à l’usine, avec ses sabots cirés, Marie faisait le marché tous les dimanches matin. C’était pour elle l’occasion de voir des gens, de rêver devant les étals des marchands de vêtements, de soupirer devant les atours des belles dames, à la sortie de la messe, à midi.

      Le dimanche c’était aussi le jour de sortie du « Journal de Méru » un journal complet qui était l’affaire d’un curieux personnage : Léon Collier. Il était à la fois rédacteur, typographe, imprimeur. Toute la famille livrait le journal le dimanche tout frais de l’encre d’imprimerie. Il avait initié son épouse à la technique de la typographie. Léon Collier fabriquait son journal dans la rue Ernest Renan. Quoique né à Marissel, il se considérait comme un enfant de Méru.

      A 13 ans après avoir fréquenté les écoles méruviennes, Léon Collier était entré comme apprenti au journal l’Impartial, rue Jean Jaurés. A 17 ans il va travailler à Paris dans une imprimerie où il fait la connaissance de sa future femme. A l’âge du service militaire, n’ayant aucun goût pour la vie de caserne et l’uniforme qu’il qualifie d’excentrique, il s’exile à Bruxelles où il exerce son métier de typographe. Sur les conseil de sa fiancée, il revint une fois à Paris pour se présenter à la caserne. Devant la porte, à la vue des conscrits faisant de l’exercice, il renonce emmène sa fiancée en Belgique et l’épouse.

       En 1904, profitant de la loi sur l’amnistie, il revient en France et à Méru Fonde le « Journal de Méru ». La feuille devient vite populaire, concurrençant « l’Impartial », d’une tendance politique avancée et de surcroît peu lu.

       Dés le début du mouvement de grève, Léon Collier prend parti pour les travailleurs et soutien dans ses colonnes, le mouvement syndicaliste. Hélas il y a encore à Méru comme ailleurs bien des illettrés, l’école de Jules Ferry montrait à peine les premiers résultats.

    

                                                                                               

 

                                                                             CHAPITRE  III

 

 

      Son tour de marché terminé, Marie revint à la maison. Son père, après avoir été inspecter son jardin, fit ses préparatifs pour sa toilette. Nanti d’une barbe peu abondante, il ne se rasait qu’une fois par semaine, le dimanche, avant le repas. La chemise ouvert sur son solide poitrail, il s’enduisait les joues d’une mousse abondante à l’aide d’un blaireau qu’il frottait auparavant sur un « savon à barbe », rond à la base et enduit de papier d’étain ; les jours où il était de bonne humeur il distribuait cette mousse à raser à tous ceux qui passaient de blaireau. Puis il sortait de son étui, un gigantesque «  coupe chou » au manche d’os et à la lame étincelante. Un vieux ceinturon de cuir, pendu à l’espagnolette de la fenêtre servait d’affûtoir pour affiner le fil du rasoir qu’il promenait sur ses joues en tendant la peau à l’aide de deux doigts de la main gauche. L’opération terminée, la mère puis les enfants avaient droit à « l’étrenne de la barbe », un baiser sonore sur chacune de ses joues fleurant bon l’odeur du Savon.

   Le repas qui suivait presque aussitôt était habituellement gai. Il y avait de la viande et du vin à cette table dominicale. Les enfants avaient droit à un peu de vin avec un morceau de sucre, au début du repas « pour les fortifier » disait la mère. Ce deuxième dimanche de grève, le vin était absent et la viande maigre.

   Dans l’après- midi, des affiches comparant les tarifs d’il y a cinq ans et ceux de maintenant son posées dans le canton. A Sandricourt, des ouvriers syndiqués d’Amblainville recueillent des adhésions.

    Les représentants des ouvriers de l’Oise sont réunis à Andeville. La soirée du dimanche fut aussi triste à la maison. Habitués à la fatigue qui les faisaient coucher tôt, les méruviens tardaient à s’endormir. Dans l’après midi, la « Méruvienne », société de gymnastique, offrait à ses membres honoraires, une matinée théâtrale à la salle Angonin, décidément une salle à tout faire. D’abord une démonstration de mouvements d’ensembles par les pupilles de la société, puis du théâtre : « le duel »,comédie en trois actes avec en vedette Mlle Léo Misley. A la fin du spectacle, une quête fut faite au profit de la caisse des écoles et du bureau de bienfaisance. Parmi les spectateurs, on notait la présence de MM. Deshayes et Bouteille , conseillers généraux ; Louis Bloquet, conseiller d’arrondissement ; Maillard , adjoint,….

     L’organisation de la grève s’étend comme une tâche d’huile. Ce Lundi, M. Delarsorme fait des conférences au Coudray –belle-gueule et à Parfondeval. Des grévistes d’Amblainville se rendent à Hénonville où une causerie est organisée. Une centaine de personnes y assistent. D’autres grévistes d’Amblainville vont à Lormaison, puis à Saint Crépin. Les discours de M. Guignet sont particulièrement émouvants.

    A Andeville une certaine effervescence se manifeste lorsque que l’on apprend que des employés de magasin ont été convoqués par deux patrons. Le soir, un incident se produit à Amblainville, après explication, tout s’arrange. A Saint Crépin deux ouvriers travaillent : leur noms vont être affichés partout !

   Un semblant de détente semble s’amorcer cet après midi entre groupements patronaux et les syndicats. Un échange de lettres a lieu. Mardi, à deux heures, Jean Baptiste Platel reçoit une lettre de M.Marchand, président de la chambre syndicale des fabriquants de boutons de nacre, l’informant qu’il peut convoquer les délégués ouvriers pour le lendemain, mercredi, à quatre heures.

   A cinq heures, toujours à la salle Angonin, J.B. Platel donne des nouvelles de la grève pour annoncer qu’il a demandé au représentant de la Chambre syndicale que la réunion ait lieu le vendredi de façon à pouvoir prévenir tous les délégués du canton. Mercredi, les délégués se réunissent et mettent sur papier le tarif qu’ils représenteront aux fabricants le vendredi. A Amblainville, la soupe populaire qui s’était installée sur la place, a du être déplacée chez Mme Ernestine Tiret. M. Chéron qui a accepté le rôle de cuisinier s’en tire à merveille. Les repas se prennent en famille à la salle Bigaut. Un tableau à la permanence donne le nom des donateurs qui voient la grève d’un œil favorable. Le maire Léonidas.D. fait un don de dix francs.

     A Méru, vendredi matin, M. Chevalier poissonnier fait don aux grévistes de deux cents cinquante kilos de poisson qui sont partagés aux cinq cents convives des neufs soupes communistes de Méru. A deux heures conformément au rendez-vous pris, les patrons et d’anciens fabricants rencontrent les délégués ouvriers à la mairie du chef lieu. D’emblée les fabricants annoncent ne pouvoir accepter le tarif dit d’Andeville, mais seraient prêts à discuter d’un tarif intermédiaire. Les délégués déclarent ne pas avoir mandat pour accepter une diminution du tarif d’Andeville.

     A l’extérieur de la mairie, des grévistes, accompagnés de femmes et enfants, attendent le résultat des négociations. Marie est présente avec ses deux copines. Philippe est là aussi, se faisant très tendre auprès de sa camarade de travail. Marie se sent gênée des gestes empressés de Philippe devant son père qui est là tout près, solitaire têtant son mégot. A l’intérieur de l’édifice municipal, les discussions « courtoises » qui s’engagent, l’attitude, les arguments des gros fabricants donnent la certitude aux ouvriers et aux petits patrons que les gros « amusent le tapis » et ont une idée derrière la tête.

     A la sortie de la mairie, des petits fabricants continuent à discuter avec les délégués ouvriers. Ils sont prêts à accepter les conditions des grévistes : Formation d’une caisse de grève, application du tarif d’Andeville, engagement formel de ne pas exécuter de commission pour les gros fabricants. Les conditions des cet accord paisible seront discutées demain samedi à deux heures, par les petits fabricants et à quatre heures, l’un et l’autre se rencontreront.

     Rendez-vous fut donné à tous les ouvriers grévistes à cinq heures et demie à la salle Angonin pour leur communiquer le résultat de l’entrevue avec les patrons et les espoirs d’entente avec les petits fabricants. Philippe tenait toujours Marie par l’épaule, devant son père. Il est vrai que celui-ci n’avait jamais porté beaucoup d’intérêt aux amours et aux affaires de cœur de ses enfants. Sa fille ainée Léonie avait du se marier vite fait, à la grande honte de la mère, qui voulait des « fleurs d’oranger » sur la tête de ses filles le jour du mariage. C’était une chose à laquelle tenait les pauvres gens. Le père n’avait pas bronché. « Il fallait mieux cela qu’une jambe cassée » avait-il dit pour faire taire la mère. Les choses de l’amour étaient tabou, à la maison comme dans toutes les familles ouvrières .

    Marie se souvenait le jour où elle avait eu ses premières règles. « Elle était devenue jeune fille » annonçait la mère aux voisines . Aucune explication sur le phénomène. Ce que savait Marie des choses de l’amour, elle l’avait appris par sa grande sœur et ses copines. Blanche avait un ami avec lequel elle faisait l’amour assez souvent, avec la grande peur de se retrouver enceinte. Dans ce cas se serait le mariage forcé après avoir essayer toutes les recettes pour « placer le sang » que des bonnes amis ne manqueraient pas de lui donner et qui ne marchaient jamais. Il y a cinq ans une fille de l’usine Lesbroussard s’était empoisonnée pour ne pas avouer « sa faute » à ses parents Elle était allée à l’atelier de teinture dérober n’importe quel liquide qu’elle avait ingurgité à la sortie de l’usine. Prise de convulsions, le patrons l’avait transportée au cabinet du docteur Boignard à bord de son cabriolet. Le bon docteur pressentant l’empoisonnement, avait effectué un copieux lavage d’estomac. La pauvre fille avait du rester alitée pendant huit jours et le choc l’avait fait avorter. Sa mère encore plus honteuse et son père, furieux l’avaient mise à la porte. Elle était allée vivre chez son ami, et un an après de nouveau enceinte, elle avait mis au monde un beau bébé. N’étant « pas de l’église » son ami avait exigé un baptême républicain c’est Louis Deshayes qui avait officié. Il existait à Méru et à Andeville, des anticléricaux notoires qui avaient fondé un cercle de libres penseurs. L’ami de l’heureuse maman le fréquentait et il avait refusé le mariage qu’il considérait comme un rituel bourgeois.

     Au début de la réunion, Jean Baptiste Platel donne l’état des pourparler avec les fabricants et assure que le moral des grévistes est excellent. M. Levy, ancien trésorier de la confédération générale du travail, fait une véhémente conférence au milieu des applaudissements. Il estime que les ouvriers pourront demander la suppression du tacheronnage. Un ouvrier beauvaisien apporte les encouragements des ouvriers tabletiers de Beauvais. Une dame qui empêcha le passage des boutons de contrebande, le dit à la galerie et est applaudie. Deux travailleurs invitent les scieurs d’os à se syndiquer pour maintenir leur salaire.

      Ce soir là, Marie rentra plus tard que le père. Philippe la raccompagna à la maison. Prés de la cour commune de la rue d’Andeville, il se montra pressant, caressant. Angoissée, ne lui accorda qu’un baiser sur la bouche. C’était la première fois qu’elle embrassait un garçon de cette façon. Lorsqu’il voulut forcer ses lèvres elle le repoussa et l’embrassa sur les joues avant de rentrer très vite chez elle. Le père était déjà rentré, sa sœur de plus en plus curieuse détaillait avidement son déshabillage avec des regards effrontés sur son corps. Elle tarda à s’endormir, elle pensait à ses relations avec Philippe. Il était bien jeune, ne voulait pas entendre parler de l’armée, du service militaire. Il deviendrait de plus en plus exigeant quant aux choses de l’amour et Marie ne voulait pas en venir a l’extrême de peur d’être enceinte avec comme conséquence le mariage ou l’empoisonnement avec les produits de teinture. 

   L’atelier de teinture, c’était l’antre des secrets de fabrication, avec de nombreuses préparations chimiques, des bains chauds, malodorants. Il fallait colorer la nacre, un produit dur, résistant aux colorants, nourri aux sels de l’eau de mer. Seuls quelques ouvriers initiés connaissaient les pratiques, les usages. Ils s’abîmaient les poumons aux vapeurs d’acide, de vitriol, d’ammoniaque et n’étaient pas plus riches pour cela. Celui sui devenait vite riche, c’était le patron du café, installé presque devant la porte de chaque usine, quand ils n’étaient pas plusieurs. Le meilleur moyen de faire passer le goût des acides, des poussières de nacre, c’était le vin rouge, servi en demi-settier ou en chopine ou pire, l’alcool, le calvados, servi avec des petites mesures en étain, tiré directement du tonneau du distillateur.

    Le samedi à deux heures, près de 2000 grévistes de tous les centres boutonniers se concentrent à Méru et font une importante démonstration de la cohésion ouvrière,  place de la mairie, J.B. Platel prononce un court discours.

    Au premier rang, devant eux, une brochette de jeunes femmes, les filles Buffalo, Grégoire, Juliette Lavasseur et Marie Beaurain- que les autres appellent la « môme binocle »- se tenant bras dessus bras dessous, chantent et lançent des cris hostiles aux non-grévistes et aux patrons en parcourant les rues de la ville.

    Les « soupes communistes » fonctionnent partout avec satisfaction, de nouvelles se sont installés à Andeville, la Lande, Saint Crépin. Le « journal de Méru » daté du 28 mars annonce qu’en raison de la grève, la fête du Lundi de Pâques est ajournée. Elle aura lieu à la Pentecôte très probablement.

      La fête de Pâques est une des plus vieilles traditions méruviennes. Organisée par un comité de commerçants, de notables, elle fait appel aux sociétés locales pour animer la cavalcade du lundi après-midi. Cette cavalcade est un des « clous » de cette fête avec l’envol d’un ballon gonflé au gaz de ville produit par l’usine de la rue Mimaut

 

               

                                                                               CHAPITRE IV

 

 

   L’espoir d’une entente avec les petits fabricants est présent dimanche matin sur le marché. L’humeur est au beau et les commerçants qui redoutent eux aussi une baisse de revenu des ouvriers boutonniers font meilleurs mine. Une triste nouvelle parvient d’Andeville et se répand comme une traînée de poudre : on a tenté d’empoisonner une soupe populaire ! Dans la nuit de vendredi à samedi, des haricots qui trempaient dans la cour de M. Vaillant-Duteille, ont été souillés. Les cuisiniers s’en sont aperçu en les faisant cuire. Deux litres de liquide ont été envoyés à analyser.

    C’est un dimanche d’espoir pour la fin du conflit : à deux heures, dix sept fabricants moyens et petits se concertent à la mairie. A quatre heures dans la même salle ils reçoivent les délégations d’ouvriers . Seuls deux patrons, M.M. Cotelle de Méru et Caugniers, d’Andeville acceptent le tarif présenté par les ouvriers, le «  tarif d’Andeville » . Les autres désirent transiger. Refus des délégués syndicaux qui déclarent ne pas avoir de mandat pour accepter une transaction.

   Le semaine à été fertile en événements, le pére commence à être las de son inactivité et supporte la grève avec son habituelle humeur. Il va profiter du printemps qui s’annonce – nous sommes à la veille de Pâques – pour passer ses journées au jardin. C’est une aubaine pour les grévistes qui ne participent pas à toutes les réunions, à tous les défilés ; ils aurons des semis et des plants bien préparés.

    Lundi le travail reprend chez les deux patrons qui ont accepté le tarif d’Andeville ety chez Miron à Fesneaux . A Andeville, le maire qui est aussi président de la chambre syndicale des fabricants de boutons de nacre, prend des mesures qui ne seront pas populaires : il fait venir les gendarmes pour protéger son usine ! Cette action rend les grévistes plus actifs. Ils organisent une fanfare qui parcourt les rue de la ville en jouant « l’Internationale ». En défilant devant la demeure du maire, un petit château, les manifestants scandent : « démission ! démission ! » sur l’air des lampions.

    Les pourparlers continuent entre la maison Guerault et Lemarinier qui s’est retirée du syndicat patronal, et l’union des ouvriers tabletiers. M.Marchand qui est accompagné par deux gendarmes, croise un gréviste qui lance aux fonctionnaires de Clémenceau : « Vous ne lui mettez pas les menottes à ce gars-là ? ».

    La haine commence à se manifester à Méru et la présence des forces de l’ordre favorise un climat de violence. Un patron est conspué devant l’usine Bourdait. Mardi après midi on annonce un bal à Andeville salle Vaillant-Duteille, avec un grand orchestre. Marie, Philippe, Pierrette et Blanche projettent de s’y rendre. Ce sera le premier bal de Marie, elle dansera avec Philippe.

     Le bal à peu de succès : seulement des jeunes travailleurs et quelques personnes âgées, celles qui passent habituellement la nuit aux bals pour regarder la galerie danse et voir naître ou s’effondrer des idylles !

     Les grévistes eux sont à Saint Crépin où une réunion à lieu à quatre heures. L’usine Doudelle est protégée par des gendarmes. Aucune entrée d’ouvriers n’est constatée. Des petits fabricants proposent un nouveau tarif moins élevé que le tarif d’Andeville, mais plus élevé que celui présenté par les gros. Des grévistes écrivent dans le journal de Léon Collier : « Les gendarmes radicaux-socialistes font le jeu des patrons et ne sont pas venus pour rétablir l’ordre puisque celui-ci n’est pas troublé. La force armée mise au service du capital, c’est pour beaucoup d’entre nous une révélation ! » .

       Le bal d’Andeville a été pour Marie une déception, son premier bal pendant la grève. D’abord elle ne sait pas danser. Philippe, lui aussi mauvais danseur trouvait ce genre d’activité trop réactionnaire, trop bourgeois et était resté la plupart du temps assis sur un banc de bois de la salle, à parler de la grève avec des camarades de son âge. La présence des gendarmes le confortait dans ses idées anarchisantes. Marie avait du se contenter de danser avec des filles. Le retour à pied vers Méru fut morne. Dans la route du Planchat il essaya de faire oublier son attitude à Marie en lui prenant le bras. De mauvaise humeur, elle le repoussa et rejoignit ses amies qui devisaient gaiement quelques pas devant.

      La semaine se continua avec des alternatives de bonnes et de mauvaises nouvelles. Certains patrons acceptèrent le tarif et le travail reprit à Andeville chez Caugnie, Bellemère et Maubert ainsi qu’à Méru chez Cotelle.

      Mercredi, dans la journée, le préfet de l’Oise, M.Meunier, demande au conseil municipal de Méru de proposer aux grévistes l’arbitrage du juge de paix, M.Ponsin. Les délégués ouvriers ne jugent pas nécessaire cet arbitrage : « patrons et ouvriers peuvent s’entendre sans cela ». Néanmoins, jeudi matin un communiqué est affiché sur la porte de la mairie et d’autres aux environs, signé du juge de paix qui informe les grévistes qu’il se tient à leur disposition pendant trois jours pour tenter une conciliation. Vers midi quelques patrons se rendent à la préfecture où ils ont un entretien avec le préfet.

       Le jeudi, chez Marie, c’est jour de lessive. La veille au soir, la mère a mis à tremper le linge de la semaine. La blancheur de son linge qui va sécher sur les fils tendus au beau milieu de la cour commune, c’est comme l’honneur de la famille.De bon matin le feu de bois est allumé sous la chaudière en fonte de la buanderie. Le père avait préparé le petit bois et les bûches la veille. Le linge essangé va bouillir avec des cristaux de soude, puis il sera frotté à la brosse de chiendent, une massive brosse en bois, avec du savon de Marseille sur une planche striée en bois, à même le baquet de bois posé sur un solide trépied. Les manches retroussées sur ses biceps noueux pendant toute la matinée, la mère va frotter le pauvre linge de la famille. Puis avec l’aide de Marie présente, c’est le rinçage à l’eau claire qu’il faudra pomper vaillamment à la pompe commune. Celle-ci est souvent un sujet de discorde entre les femmes de la cour, chacune accusant l’autre de pomper trop fort et de casser le clapet en cuir que répare toujours le père de Marie. Il est vrai que le travail du cuir, cela le connaît ! Dans la dernière eau de rinçage, la mère mettra du « bleu », un paquet, une boule de tissu enfermant une poudre bleue qui va rendre le linge plus éclatant.

   La vie en cour commune n’était pas facile. Il y a quelques années, le père avait obtenu du patron, propriétaire des logements, le droit d’élever des lapins. Un contrat tacite liait les ouvriers à l’usine, les contraignant à toujours travailler dans la même fabrique, sous peine le logement. Il se disait en ville que le patron possédait plus de cents logements ! Certains appartenaient à son épouse, la loi interdisant disait-on interdisant la possession de plus de cent maisons. Donc, le patron avait autorisé le père à installer dans le fond de la cour quelques cabanes où il pourrait élever des lapins.

     A la fin de l’hiver, récupérant des planches à l’usine, des plaques de tôle, quelques tuiles, deux cabane étaient prêtes à recevoir une mère lapins pleine qu’un collègue, coupeur, lui avait échangé contre un outil de cordonnier. La lapine mis bas quelques temps après, les deux niches étaient pleines de lapin affamés qu’il fallait nourrir avec des épluchures de légumes et de l’herbe cueillie tous les jours sur les talus proches. Le plus dodu fut sacrifié un dimanche matin sur l’autel de la table dominicale. Ce fut un délice. Seule Marie refusa la viande pourtant savamment cuisinée par la mère. Sensibilité profonde lui interdisait de manger un de ces petits animaux qu’elle allait visiter tous les jours en rentrant de l’usine.

     Un des voisins, ,jaloux de cet élevage domestique, donna aux lapins, semble-t-il une mauvaise herbe. Les deux nichées furent décimées par le « gros ventre ». On ne su jamais vraiment qui fut l’auteur du méfait. L’hiver se passa sans lapins. Il fallut attendre le printemps, que l’herbe soit abondante pour recommencer l’élevage. 

       Vendredi à Méru et à Andeville, un employé du ministère du travail demande à connaître les désirs des grévistes. Vers Marie qui ne quitte plus Philippe et ses deux copines, sauf pour aider la mère aux travaux ménagers, est le témoin d’un incident qui dénote le climat de hargne qui commence à régner entre ouvriers et patrons. Un fabricant depuis le matin se livre à la « contrebande de grève ». Certains pretende qu’il provoquait les grévistes avec un sac de braise. Il est rencontré par un groupe de grévistes rue nationale. Les ouvriers l’entraînent, Marie et Philippe sont au premier rang, le fabricant prend peur, assène un coup de poing à une brave mère de famille sur le point d’accoucher. Un conseiller municipal présent, un banquier et le garde champêtre Bernard dégagent le fabricant des mains des grévistes. Peu après, celui-ci est rencontré à nouveau, il doit se réfugier chez Montloup pou échapper au lynchage. Il en sort plus tard sous les huées de la foule excitée, protégé par deux gendarmes.

    A cinq heures de l’après-midi, un imposant cortège de grévistes, précédé et suivi de dix gendarmes à cheval parcourt la ville. On chante la « carmagnole » et l’ « internationale ». En quelques instant Marie apprend de la bouche de Philippe toutes les paroles du chant révolutionnaire. Des volets se ferment sur le passage. Des slogans sont chantés devant les demeures des patrons, ainsi qu’à l’école supérieure où habite le garde-champêtre.

     Devant l’usine Lignez, des clameurs s’élèvent. Par bonheur les grilles sont fermées. Les grévistes crient au conseiller municipal : « démission ! démission ». Devant la maison Potelle des cris hostiles retentissent.

      En fin d’après midi, à sept heures, les manifestants se réunissent à la salle Angonin, ils onze cents et très énervés, Jean Baptiste Platel monte sur la scène et annonce que demain samedi, des enfants de travailleurs, parmi les plus nécessiteux, partiront chez les allumettiers de Saintines, près de Verberie et qu’ils voyageront aux frais des organisations syndicales.

       A huit heures et demie, la séance est terminée, La nuit est profonde, Philippe raccompagne Marie vers la rue d’Andeville, dans la rue de l’abreuvoir, tout est calme, seul le courant du ru sur les pierres de la margelle meuble le silence ; Philippe embrasse Marie longuement, elle lui accorde sa bouche, c’est son premier baiser d’amoureux, elle se sent maladroite. Le garçon tente quelques caresses sur sa poitrine. Il fait encore froid et l’épaisseur de ses vêtements rassure Marie qui n’est pas encore prête à un contact plus charnel. La soupe est déjà servie quand elle rentre à la maison. L’amour illumine les yeux de la jeune fille qui semble peu soucieuse des récriminations de la mère.

      Samedi à midi et demi, tous les méruviens sont à la gare pour accompagner les enfants invités par les ouvriers de Saintine. On parle de la visite du préfet Meunier qui était à la mairie à onze heures. Seule une délégation des tabletiers était présente. Comme il fallait s’y attendre, aucun accord n’est intervenu.

       Au départ du train de 13 h.16, ce sont plus de trois mille personnes qui sont sur les quais et sur la place de la gare. Le train part aux cris de « vive la grève ». Les enfants, mines réjouies se pressent aux portières. Pou eux, c’est le premier voyage en chemin de fer. Mme Jouot et une autre mère de famille accompagnent les enfants jusqu’à destination.

     Les gendarmes à cheval font des « patrouilles » dans le canton. Dimanche après midi , un incident a lieu à Amblainville à la sortie de la salle Bigault où M. Guignet avait donné des nouvelles des négociations et de l’entrevue avec le préfet.

      En repassant près de l’usine de boutons, des gendarmes prennent alors la direction de Sandricourt laissant sur place un sabre et un képi. Aussitôt après, des inconnus, des étrangers aux grévistes du canton rentrent dans l’usine et provoquent des dégâts. Pris de peur, les patrons sortent armés sur le perron de la maison d’habitation, la patronne avec un revolver à la main, son époux muni d’un fusil de chasse. Ils sont vite désarmés, le petit fabricant annonce alors « J’accepte le tarif d’Andeville » Il est applaudi et met ainsi fin à la scène.

       Sur le chemin du retour, des méfaits sont commis à la propriété Doudelle, la grille est descellée et l’appartement est en partie saccagé. Les ouvriers syndiqués ne veulent pas se reconnaître comme les auteurs des ces déprédations et renient ces actes de vandalisme.

       En fin d’après-midi, M.Maillard premier adjoint, reçoit les délégués ouvriers. Il leur apprend que les patrons boutonniers accepteraient provisoirement le tarif maximum tel qu’il était établi à Andeville, mais à condition qu’un arbitrage intervienne prochainement. 

 

                            

 

                                                                           CHAPITRE V

 

 

 

    Lundi les journaux de Paris commencent à relater régulièrement dans leur colonnes, le grève des boutonniers de Méru. Le « Monde illustré » daté du «  Avril titre en première page : « comme au temps de la Jacquerie » et montre en photographies des dépradations commises dans la propriété Doudelle. Sur la première page, les lecteurs peuvent voir ainsi le piano renversé et les meubles cassés. Les faits sont relatés dans les pages intérieures et manifestement ne sont pas expliquées de la même manière que dans le journal de Léon Collier. Il semble que le rédacteur du « Monde illustré » n’ait pris ses informations qu’auprès de Mme et Mr. Doudelle, sans rencontrer les délégués des ouvriers.

    Ce même Lundi, des gendarmes arrivent de tous les coins du département et une foule dense composée surtout de femmes, les accueille aux cris de « Bande de vaches ! assassins ! », sur l’air des lampions. Marie qui était au premier rang avec Philippe, ne manque pas, à l’exemple de son amoureux d’invectiver les gendarmes. Philippe, aux idées anarchiste se réjouit de pouvoir injurier les envoyés de l’ordre. Marie, au cours de repas du soir, se fait réprimander par ses parents au récit de cette aventure. La mère qui à toujours eu une sainte peur des gendarmes, se signe dans un coin de la cuisine, pensant que sa fille est possédée du démon : a-t-on idée quand on est ouvrière de se révolter contre les patrons et les forces de l’ordre !

      Philippe avait donné rendez vous le lendemain, au début de l’après-midi, près de la salle Angonin, rue de la Loi, une ruelle étroite où un limonadier tenait boutique. La réunion n’avait lieu qu’à trois heures, mais la jeune fille était là à deux

Heures et demie. Philippe l’attendait. Un long baiser les réunit ? C’était la première fois qu’elle prenait plaisir à cette étreinte. Jusque-là, cette façon de s’embrasser l’avait plutôt incommodée, mais, aujourd’hui, elle se sentait enclin à plus de témérité dans ses rapports avec le garçon. Leur longue étreinte terminée, les laissant tous deux essoufflés et les yeux brillant, ils se dirigèrent enlacés vers la rue d’Andeville où huit cents grévistes sont à attendre l’ouverture des portes de la salle.

     D’entrée, monsieur Leroux de Creil, annonce qu’Andeville, les Ets Guerault et Lemarinier acceptent de paye les ouvriers au tarif maximum. L’assemblée se décide ensuite à se rendre à la réunion de Lormaison. Neuf cents grévistes et promeneurs, en bon ordre et à petite allure, se rendent au village voisin. Alors que les premières maisons sont en vue, huit gendarmes à cheval arrivent à la rencontre du cortège. Les manifestants serrent les coudes et font face. Les « pandores » font demi-tour et forment un barrage à la hauteur de l’usine Caron. On leur dit que les grévistes vont à une réunion ! Ils parlementent, puis les ouvriers boutonniers passent entre les chevaux. Les gendarmes avancent et de nouveau barrent la route devant l’usine Troiseux. Là, un employé de la direction remet l’acceptation du fabricant. La joie se manifeste parmi les grévistes . Les gendarmes se sentent inutiles et montrent une mine dépitée. La colonne se reforme et, en passant devant l’usine Lignez, des pierres sont lancées contre l’habitation. Alors les gendarmes chargent au trot. Aucun blessé n’est à déplorer. La colonne débouche sur la salle des fêtes et la plupart entre dans la salle de réunion qui s’avère trop petite. Marie et Philippe restent à l’extérieur, ce qui n’est pas sans déplaire à la jeune fille. Elle se sent heureuse de pouvoir soustraire son amoureux aux orateurs pendant que ,dans la salle, on annonçait les noms des patrons qui voulaient signer le tarif d ’Andeville

     On annonça que MM. Caron et Lignez demandaient à rencontrer des délégués ouvriers. Ils se rendirent à leurs domiciles accompagnés de vingt boutonniers ayant pour mission de les protéger. Mr. Troiseuf vint escorté de deux gendarmes, puis Mr Tabary se présenta. Les grévistes délégués leur demandèrent de convoquer le syndicat patronal pour mercredi à trois heures, ce qui fut accepté volontiers.

     La séance fut levée après un appel au calme des délégués. Marie et Philippe avaient trouvé refuge sous un des tilleul de la place et pendant quelques instants, la grève, les boutons et le reste furent oubliés. Il n’y eut plus que le contact physique de deux jeunes gens   à peine sortis de l’adolescence et que l’amour rapprochait. Le temps encore froid exigeait des vêtements épais, et c’est, protégée par ce rempart de tissus que Marie acceptait le contact des mains de Philippe. Les deux amoureux furent surpris par la sortie des grévistes. Ils découvrir avec stupeur qu’un « panier à salade » stationnait sur la place à quelques mètres d’eux. Un ouvrier vint à ce moment dire que le capitaine de gendarmerie demandait le délégué. Personne ne se présenta par peur d’une arrestation. Une soixantaine de gendarmes stationnaient sur la place. En serrant les coudes, les grévistes quittèrent le village en chantant et se dirigèrent vers Méru.

    A bonne distance de la colonne, suivaient les gendarmes à cheval . A mi chemin de Méru, un scieur d’os, non gréviste, fut arrêté et poussé dans le panier à salade. Un gréviste pris place à ses côtés, sans y être invité, ni poussé, paraît-il.

    A bonne allure les gendarmes tentèrent de dépasser la colonne pour ouvrir la route à la voiture jaune grillagée. Prévenus que deux hommes se trouvaient à bord, les grévistes arrêtèrent l’engin et coupèrent les traits. Un cheval partit au galop au milieu des applaudissements des manifestants, tandis que le cocher partit avec l’autre cheval. Voyant le fourgon attaqué, les gendarmes de tête revinrent en arrière à bride abattue. Le cheval du capitaine renversa M. Dubus qui, lui, venait de Méru. Le malheureux resta sans connaissance à deux pas de Philippe et de Marie, celle-ci, à la vue des chevaux, sauta par dessus son corps, se mit à pleurer et à hurler. C’était son premier contact avec la violence, une violence qui allait se manifester tout au long de cette après-midi, tant du côté des gendarmes que du côté des grévistes. Tandis que le malheureux Dubus était installé à même le talus, des boutonniers attaquèrent la cariole des gendarmes a coups de pierres. Les vitres des fenêtres furent brisées. Les gendarmes tentèrent de s’opposer, sabre au clair, à la sortie des deux prisonniers qui s’échappèrent du panier à salade par les vitres brisées.

     La colonne de promeneurs et de grévistes revint à Méru en chantant la « Carmagnole ». Les précédant, les gendarmes passèrent sous le pont de chemin de fer sous une grêle de cailloux du ballast de la voie. Au carrefour de Gournay, des cris hostiles les accueillirent : « Assassins », criait la foule surexcitée.  Dans la soirée, les gendarmes qui passèrent en ville, furent copieusement hués, Mr. André Doudelle qui circulait rue Nationale à bicyclette fut pris à partie. Il dut descendre de sa monture, qui fut brisée sur place.

      A huit heures du soir, Philippe raccompagna Marie à la   maison de la cour commune. C’était la première fois qu’il entrait chez les parents de la jeune fille. Le père lui dit bonjour sans lever le nez de son journal qu’il lisait difficilement à la lumière de la lampe à pétrole. La mère lui offrit une chaise, toute la famille en conclut que « c’était du sérieux ».

      Le repas du soir se finissant, le père, toujours le nez dans son journal, fit signe à la mère d’offrir du vin à Philippe. Il restait quelques bouteilles de vin cachetées, un lot gagné l’an passé à la tombola de la fête du lundi de Pâques. Ce verre de l’amitié plut au garçon, quant à Marie, elle souriait, les yeux humides ; son premier amoureux serait-il aussi facilement accepté par les parents ? Philippe, lui l’avait déjà fait entendre à Marie, Il considérait le mariage comme une institution bourgeoise et n’avait l’intention de s’y soumettre qu’en dernière extrémité. Ses amis libres penseurs, anticléricaux et anarchisants, avaient eu vite fait de la conforter dans ses idées. D’ailleurs, il restait à résoudre le problème du service militaire, de la circonscription.

      C’était les réflexions qui venaient à son esprit tout en sirotant son verre. Il ne remarquait même pas le regard brillant que Marie posait sur lui. Quand on vint frapper à la       poste, c’était une voisin, collègue de travail du père, coupeur comme lui, qui tout excité, annonçait que deux cents dragons venaient d’arriver en ville. Pourtant, l’espoir d’un accord travailleurs-patrons s’était fait jour. L’arrivée de la troupe n’allait pas arranger les choses. Les ouvriers boutonniers ne seront-ils pas déçus de cette action de l’autorité ?

   La soirée se termina tard à la maison, la présence du voisin et l’arrivée des dragons alimentèrent la conversation. Marie n’osa pas ressortir pour accompagner Philippe, pourtant elle avait envie d’un long baiser et d’un instant d’intimité avec lui.

     Martin matin, un arrêté est pris par le Préfet de l’Oise qui avait passé une partie de la journée de la veille à Méru : les attroupements sont interdits dans la région. A saint Crépin où l’arrêté n’est pas affiché, les grévistes manifestent, à Andeville aussi, mais sous la garde des dragons. A Méru une affiche de protestation contre l’arrivée de la troupe est signée de MM. Baudron, Bloquet et Deshayes et diversement commentée. Nous sommes le 30 mars et la grève dure depuis de début du mois. Si aucune solution n’intervient rapidement, on sent que les choses vont devenir dramatiques. L’émeute est dans l’air, la disparition des gendarmes avait apporté le calme. Plusieurs patrons déclarent accepter le tarif d’Andeville, des commissaires spéciaux et des agents de la sécurité pullulent dans la ville.

      MM. Tesche du journal « l’Humanité » et Lefèvre de la CGT vont demander au Préfet de donner l’ordre aux dragons de rester dans leur cantonnement, celui-ci ne reçoit pas les délégués. A Andeville un cinématographe arrive pour filmer les « troubles ».

      La présence des dragons, leur harnachement bizarre étonnent la population. Les femmes, les enfants ne sortent pas des maisons , ce sont les hommes qui vont aux magasins. Marie qui aurait voulu retrouver Philippe, ne peut sortir «  un mauvais coup est vite arrivé » déclare la mère !

       Mercredi matin, deux escadrons de hussards venant de Senlis, arrivent au chef-lieu. Toute la population s’étonne et craint des « tueries ». Dans une affiche, les conseillers municipaux, sauf deux, MM. Lignez et Melin, plus M. Degast (qui est paraît-il démissionnaire) et MM. Perpignant et Vaquette s’associent à la protestation de MM. Deshayes, Baudons et Bloquet.

        A trois heures, délégués, ouvriers et patrons se réunissent à la mairie sous la presidence de M. Meunier, Préfet de l’Oise. Jean baptiste Platel, après une courte allocution de l’autorité départementale, se plaint de l’arrivée de la troupe et demande qu’un délégué CGT et un autre non ouvrier assistent à l’entrevue. «  Messieurs les patrons ne peuvent que souscrire à ce désir puisque je vois dans leurs rangs, trois personnes qui ne pas des fabricants ». MM. Doudelle père, Troisoeuf père et Dallere, anciens fabricants quittent la salle.

        Après une discussion de deux heures passées, l’accord est fait sur un texte cosigné par les deux parties.

 

              

  

                                                                           CHAPITRE VI

 

 

 

   Pendant la durée des pourparlers, des hussards étaient à proximité de la mairie mais invisibles ! Et deux mille personnes attendaient les résultats des tractations. A cinq heures, des enfants sont dirigés vers Persan chez les caoutchoutiers, par le chemin de fer. Des rubans rouges sont liés à leurs cheveux. A sept heures et demie, chez Angonin, tous les boutonniers sont présents. La salle est archi-comble, Marie et Philippe ont réussit à trouver une place au balon, une galerie assez large qui occupe tout le fond et une partie des côtés de la salle. La tête entourée de bandes, M. Dubus, bléssé par les gendarmes, la veille sur la route de Lormaison, est acclamé. Jean Baptiste Platel fait connaître les termes du contrat qui doit mettre fin à la grève. La joie se lit sur tout les visages. Après lui, M.Lefèvre, dans une conférence superbe, fait appel à l’esprit syndical, il convainc les tabletiers de faire bloc dans un syndicat établi et puissant afin de conserver les avantages acquis. Il donne l’idée de mettre en place, dès la reprise du travail, une caisse de secours à laquelle chaque homme laissera deux francs et chaque femme un franc pendant quatre semaines afin de prévoir un fond de sécurité en cas de reprise du conflit. Les mille trois cents boutonniers rentrent chez eux calmement, la joie au cœur. Les gendarmes, dragons et hussards ont quitté la ville.

     Chez Marie, c’est tout naturellement que la mère offre un verre à Philippe. Il reste encore du vin cacheté que l’on servira aussi au voisin présent et qui vient commenter la fin de grève. La discussion se prolonge encore tard dans la nuit et Marie n’obtient qu’un baiser chaste sur les joues, avant que Philippe quitte la maison.

     Jeudi matin, à sept heures, c’est la reprise du travail à l’usine Guerault Lemarinier, à Andeville. Les femmes, les enfants sont venus accompagner les ouvriers à la porte de l’usine. Dans l’après-midi Jean Baptiste Platel avec les délégués syndicaux, fait le tour des patrons récalcitrants afin d’obtenir leurs signatures pour la reprise du travail.

       Certains patrons parlent de ne reprendre que dans quinze jours ou trois semaines, d’autres de réduire les heures de travail. Tous ces bruits ne sont pas sans donner une certaine effervescence dans le monde des boutonniers. Au cours de la journée, des gendarmes se rendent au domicile de certains ouvriers pour enquêter sur les faits et gestes de chacun. Dans les premières heures de la matinée de ce vendredi saint, la journée commence mal : un fabricant d’Andeville, Marchant-Hebert, fait parvenir une note à l’intention des membres de l’Union des tabletiers en modifiant le tarif signé l’avant- veille.

     A Méru, dès le matin, une affiche est placardée, signée du maire et de ses adjoints. Elle annonce que ceux-ci se réjouissent de la fin du conflit entre ouvriers boutonniers et patrons. La ville est bien triste en cette journée de fête : pas de chevaux de bois, de tir, de baraque foraines, seul, un marchand de pain d’épice semble avoir oublié que le canton vient de vivre un mois de misère. D’ailleurs les fêtes de Pâques n’auront pas lieu, elle seront remises peut-être à la pentecôte, ainsi en a décidé le comité des fêtes ! Les bouchers et charcutiers qui, par tradition, plus que par piété religieuse, ferment boutique en ce jour saint, ont tous décoré leur vitrine. 

       Dans la soirée, Marchand-Hebert annonce qu’il renonce à modifier les tarifs signés. D’autres fabricants de Laboissière, Montherlant et Valdampierre signent le contrat. Peu avant l’heure du repas, Philippe vient cogner à la porte de la maison de Marie. Ayant été déjà reçu deux fois chez ses parents, c’est plein d’assurance qu’il entre dans la cuisine quand la mère ouvre la porte. Marie est dans sa chambre, sa jeune sœur, chipie hurle dans la maison à l’intention de son aînée : « C’est ton amoureux, c’est ton amoureux ! », Marie paraît, le rouge au front.

       Le travail à repris chez Cotelle et Philippe à retrouvé son tour à mêcher. Son travail consiste à façonner le pion de nacre, à lui donner un bourrelet, un bombé qui formé par un outil d’acier affûté à la meule : le pion est placé dans un mandrin de bois fendu en quatre, du cornouiller, choisi pour sa dureté et son élasticité. Une bague de métal poussée par la main gauche serre le mandrin sur le pion, puis la main droite fait avant avancer l’outil sur le pion en rotation, le mandrin ne s’arrête jamais de tourner et faut se garnir les doigts de cuir pour éviter les brûlures.

      Philippe vient inviter Marie pour le dimanche à passer l’après-midi au Moulin rose où un bal aura lieu

      Dans la nuit vers onze du soir, des pierres furent jetées contre les usines Troiseufs et Tabary, à Lormaison et sur la propriété Doudelle, à Saint Crépin. Malgré la présence des gendarmes devant l’usine, les vitres du magasin sont brisées, des boutons tout encartés tombent sur la chaussée, les grilles de la cour sont descellées, la porte et une fenêtre de la maison bourgeoise sont endommagées . La colère gronde chez les ouvriers envers les patrons récalcitrants.

     Au petit matin du samedi, des arrestations sont effectuées : à cinq heures à Lormaison, MM. Tavaux et Gueule tous deux anciens conseillers municipaux, sont arrêtés par les gendarmes et conduits à Beauvais par des chemins détournés. A quatre heures à Lardières, on a arrêté MM. Doudelle et Sinicon ; à Méru se sont MM. Maréchal et Winter qui sont arrêtés. Le travail un peu, mais avec des réticences. Deux jours fériés vont peut-être calmer les hésitations et la hargne des partenaires. Les fêtes de pâques n’auront donc pas lieu, mais des distractions sont possibles. Dimanche matin passage de la course Paris-Roubaix. Lundi une autre course : le circuit de l’Oise auquel un jeune cycliste de Lardières doit participer.

       En fin d’après midi, Philippe vient chercher Marie pour aller à la gare, il faut empêcher les syndicalistes prisonniers de quitter Méru. Des militaires sont venus renforcer les gendarmes por permettre le transport à Beauvais des malheureux arrêtés le matin même. A six heures et demie, la voiture emmenant les prisonniers, escortée de deux cents hussards, sabre au clair, passe par la route d’Amblainville, tandis que sur le placeau de la gare où se trouve Marie et Philippe, un escadron de cavalerie empêche les manifestants de traverser les voies pour aller délivrer leurs camarades. Devant le café Marchand, un peloton de hussard venu de Senlis, sous la conduite d’un jeune lieutenant, monocle à l’œil, provoquent la foule en faisant des moulinets avec leurs sabres. Des mots s’échangent avec rudesse entre forces de l’ordre et manifestants. A un certain moment, le jeune lieutenant a, paraît-il, un geste obscène envers les femmes présentes aux premiers rangs. Celles-ci choquées apostrophent vertement la galerie. Les hussards ayant peur d’êtres débordés par cette foule hostile, chargent et quelques-uns piquent avec leur sabre. Du côté ouvrier la réplique se fait avec des pierres et ce qui tombe sous la main.

       Philippe est déchaîné, les cailloux du ballast servent de projectiles au jeune homme. Marie lui apporte ces munitions improvisées. Si le père les voyaient ! Philippe, quant à lui, se laisse aller à son penchant antimilitariste. Tout ce qui portait uniforme le mettait hors de lui. La hiérarchie, la bêtise des chefs, l’importance qu’ils se donnaient, attisait sa haine.. Quelques coups ont porté, les pierres ont blessé un brigadier, un lieutenant et croit-on un capitaine. Marie à reçu un coup au front, ce n’est qu’une égratignure mais qui saigne beaucoup, Philippe lui fait un pansement autour de la tête à l’aide de son foulard rouge. Force doit rester aux armes. Le train part pour Beauvais avec les prisonniers qui sont acclamés par la foule. Trois ouvriers présents, MM. Devez, Champenois et Deschamps, sont arrêtés puis conduits en voiture à la gendarmerie, accompagnés par les militaires. Les femmes insultent les soldats, les enfants leur jettent des cailloux. Marie rentre à la maison accompagnée par son amoureux qui rassure la famille : la blessure n’est qu’une égratignure, quelque gouttes d’eau de vie suffiront à la désinfecter. Le voisin qui fréquente la maison souvent le soir venu , va en chercher chez lui. Il à un oncle à Saint Crépin qui possède quelque pommiers et « fait  bouillir », il en résulte un alcool de pomme fort et rêche qui réchauffe l’estomac, c’est aussi un excellent désinfectant !

       Par provocation, par amour, Marie remet sur son front le foulard de Philippe en guise de pansement et déclare qu’elle raccompagne son ami jusque chez lui.
        Toute émoustillée par cette fin de journée, elle à envie d’un peu d’intimité avec Philippe. L’amour physique lui fait peur, elle craint d’être enceinte, et puis est-ce tellement nécessaire, Cela apporte-t-il le bonheur ? comme l’affirme certaines. Quand elle parle de « ça », la mère affirme que le père « est rude » et qu’il l’embête certains soirs. Ce sera le seul commentaire que la mère de Marie lui fera sur ses relations avec le père. De ces choses de l’amour dans les milieux prolétaires de Méru, les femmes en parlent peu, avec des sous entendus. D’une fille enceinte on dit qu’elle « est comme ça ». Quand aux camarades de travail de Marie, elle sont aussi pudiques, discrètes sur leurs relations avec leurs amants.

   Au cours de cette journée de la mi-avril, le printemps montre la bout de son nez. Le soleil a chauffé assez fort et la soirée est douce. Pour aller à la maison de Philippe qui habite avec ses parents il faut passer par le centre ville, par des petites rues. La rue de la Loi est propice aux rendez-vous des amoureux, le bec de gaz n’éclaire que le carrefour en face de l’usine des machines automatiques, près de la brasserie du père Delon. L’ombre est épaisse. Une porte cochère accueille les jeunes gens pour un long baiser passionné, les mains du garçons écartent le vêtement de Marie avec douceur et lui caresse la poitrine. Les seins de la jeunes fille s’érigent au contact des mains calleuses de Philippe. Le chemin sera long jusqu'à la rue de la Poste…

       Tandis que rue nationale passe le Paris-Roubaix au milieu d’une foule qui oublie pendant quelques instants la présence des gendarmes et des militaires, à la gare trois grévistes sont embarqués en direction de Beauvais par le train de 8 h 40. Ce sont les camarades Deveze, Deschamps et Champenois. On arrête partout dans le canton et, dans la matinée, la troupe arrive sans arrêt dans tous les villages.

     Alentour, après l’accord signé à la mairie, on pouvait penser que le conflit était terminé. En ce jour de Pâques, l’avenir est morose : que signifient ces arrestations, cette arrivée massive des forces de l’ordre ? Est-ce déjà la répression face à la victoire des boutonniers ?

      Dans l’après-midi, Philippe vient chercher Marie pour monter au Moulin Rose où un bal doit avoir lieu. Pour accompagner le garçon, elle à remis le foulard rouge de Philippe en guise de fichu. Elle a laissé ses longs cheveux libres alors qu’elle les ramenait habituellement en chignon por aller au travail. C’est une nouvelle Marie qui apparaît cet après-midi. Elle se sent plus femme, plus couette et aussi plus proche des idées progressistes de Philippe. Son foulard rouge restera son porte bonheur. Elle le portera jusqu'à la fin des « troubles », ce qui lui vaudra le surnom  de « Marie la rouge », de la part des boutonniers.

       C ‘est un drôle de Lundi de Pâques que vont vivre les méruviens. Habituellement, le défilé de l’après-midi était le clou de la fête avec le départ du ballon gonflé au gaz de la rue Mimaut. En fait de groupes de musiciens ce sont les troupes qui défilent en ville. Une compagnie du huitième chasseur à pied arrive dans la soirée. Le général Nicolas et le préfet sont installés à l’hôtel de ville et cinq nouvelles arrestations ont eu lieu. Le général Joffre vient contrôler les mesures  militaires. On annonce que vingt-deux accusés seront poursuivis pour violences, bris de clôture et violations de domicile. Ce sera maître Bonzon, avocat à la cour d’appel de Paris, qui sera leur défenseur.

 

                     

 

                                                                           CHAPITRE VII

     

     Mardi matin, Marie est à la porte de l’usine Lesbroussart pour reprendre le travail après quarante jours de « vacances ». Elle va retrouver ses camarades mais aussi les contremaîtres et toute leur méchanceté envers les filles : combien de fois, pour un prétexte futile, n’ont-ils pas fait sauter la courroie des machines pour quelques heures ou pour des journées entières, les privant de travail, donc de salaire ! Gare à celles qui cassaient trop souvent des aiguilles ou qui arrivaient en retard !

     Le préfet a fait établir un arrêté qui oblige les débits de boissons à fermer à neuf heures, les soldats restent dans leurs casernements. Si le travail a repris partout en ce mardi de Pâques, il reste quelques usines où les patrons ne veulent pas appliquer le tarif accepté : Lormaison, St Crépin, Valdampierre et la Houssoye.

     Les trois manifestants arrêtés samedi, ont comparu devant le tribunal correctionnel de Beauvais, pour outrages, violences et rebellion à agent de la force armée:  quatre mois, trois mois et un mois de prison pour MM. Deveze, Champenois, Deschamps.

      A St Crépin, la troupe garde la propriété Doudelle. Les deux frères qui dirigent l’usine sont toujours récalcitrants quant à l’application du tarif. A Valdampierre, deux nouvelles arrestations ont eu lieu : MM. Lepostollec et Julien, un photographe à eu l’occasion de prendre un cliché du délégué du syndicat. Une carte postale sera éditée avant la fin de l’année montrant le syndicaliste enchaîné à un gendarme, avec en arrière plan un bourgeois hilare.

      Le soir de ce mardi, huit orateurs dont six de la CGT, conférencient dans les principaux centres boutonniers. Un texte est voté par tous les ouvriers boutonniers pour protester contre le non respect de la convention sur le tarif d’Andeville et, surtout contre la répression qui s’abat sur les délégués syndicaux et la présence de la troupe. La réunion terminée, vers neuf heures, six cents boutonniers défilent dans Méru en chantant « L’Internationale » et « La Carmagnole », en criant des slogans : « grève générale ! 17e crosse en l’air ! » et en sifflant les notables qui se tiennent en permanence au premier étage de la mairie.

      Marie et Philippe qui sont du cortège, après avoir chanté à tue-tête, lâchent le cortège prés de la mairie et s’engagent rue de Loi. Prés de l’usine Leroy, ou l’on fabrique des machines à boutons, un recoin, près d’une porte à la grille ouvragée en fonte, les accueille. Ce sera dorénavant leur refuge, loin des becs de la Compagnie du gaz. Dans le noir, Marie se sent plus hardie et répond avec fougue aux étreintes encore chastes de Philippe.

       Mercredi matin, le mot d’ordre de grève semble suivi par toute la population ouvrière de Méru : menuisiers, maçons, dominotiers, peintres se joignent au mouvement. Vers onze heures, les chômeurs d’Andeville et beaucoup de femmes, descendent à Méru, s’y promènent et se réunissent salle Angonin où à midi, ils « cassent la croûte ».

       De tous les environs, des chômeurs et des grévistes arrivent et se rendent place du Jeu de Paume où il y a plus de monde qu’un jour de Pâques. Une estrade est improvisée sur des barriques. Jean Baptiste Platel, secrétaire général   de l’Union des tabletiers, que l’on présente dans la presse locale comme un excellent ouvrier, sobre et instruit, prend la parole en premier et se dit réconforté par la belle manifestation qui vient de se produire et par l’entente qui règne entre tous les travailleurs de la région.

       Il s’élève contre l’emploi des troupes : »Ce sont les patrons qui ont violé le contrat et contre nous nous qu’on envoie les soldats ».

       Monsieur Niel lui succède à la tribune et termine son discours par cet appel : « Groupez-vous dans la CGT ! Elle ne vous a ménagé, ni sa peine ni son temps, ni son argent. Elle continuera tant que cela sera nécessaire ! » Des applaudissements ponctuent la fin de son intervention. Ensuite M. Genit, de Montataire, donne des nouvelles des enfants qui ont été accueillis dans cette ville. Ils ont été chaussés, habillés et des fêtes ont été organisés pour les distraire.

      Il y eut encore M.Guignet, puis M. Delpech qui firent des discours. Ensuite les manifestants rentrèrent chez eux, heureux semble-t-il, d’avoir démontré leur cohésion.

      Le travail a repris le jeudi matin partout où les patrons avaient accepté le « tarif d’Andeville ». De nombreux grévistes arrêtés la semaine passée ont été remis en liberté, mais la justice garde en partir les membres du bureau du syndicat : Noël, Tavaux, Lepostollec, Gueule…

      Tous les soirs, Philippe vient régulièrement attendre Marie à la sortie de l’usine Lesbroussart puis la raccompagne chez elle. Leur travail reprenant tôt le matin, leurs sorties nocturnes sont terminées. Il reste la vaisselle à faire après le repas pour Marie et le lit bien mérité après dix heures de travail. 

         Vendredi soir, Philippe attend Marie, tout excité, une affiche à la main : l’Association internationale antimilitariste annonce une réunion à la salle Angonin pour le dimanche à deux heures : « Pendant la grève des boutonniers, à l’heure actuelle encore, votre ville a été envahie par les troupe contre les travailleurs en général. Le capital à concentré dans le pays des ouvriers revêtus de l’uniforme. L’heure n’est pas venue d’étudier et de résoudre entre nous la question si grave du rôle de l’armée dans les grèves ?Nous le croyons et c’est pour cette raison que nous vous invitons à la grande réunion qui aura lieu le 18 avril à deux heures à la salle Angonin ».

         Dimanche, après le repas, Philippe vient chercher Marie pour assister à la réunion de ses amis antimilitaristes. La veille au soir alors qu’ils se promenaient rue de l’abreuvoir, la jeune homme lui à demandé si elle voulait être sienne. Il avait envie de faire l’amour avec elle. Marie n’a pas répondu mais à repoussé les avances trop précises de son amoureux et ils se sont quittés un peu fâchés.

       Vers trois heures à la salle Angonin, et encore plus à l’extérieur, le monde se presse. Comptant sur un auditoire nombreux, les organisateurs décident de faire le meeting sur la place du Jeu de Paume. Aux accents de « L’Internationale », plusieurs centaines d’ouvriers et d’ouvrières forment une colonne qui parcourt de Lardières et se rend place du Jeu de Paume. Il y a environ deux mille personnes et parmi eux plusieurs conseillers municipaux et beaucoup de promeneurs.

        Philippe et Marie sont au premier rang, prés de la tribune improvisée à l’aide des barriques d’un tonnelier proche. Jean Baptiste Platel est invité à prendre la parole le premier. Apercevant un commandant de gendarmerie il expose sa conception du rôle de la force publique en temps de grève et rappelle les motifs et l’origine du conflit.  

        M ; Violette secrétaire de L’Association internationale syndicale, trouve singulier que des républicains reprochent aux camarades les bris de quelques carreaux alors « que nos aïeux, en 1789, ont brûlé des châteaux, coupé des têtes,, parfois même des têtes innocentes, violences nécessaires alors, c’est entendu ! »

        A ce moment du meeting, de la rue du Jeu de Paume surgissent des cuirassiers, deux escadrons, précédés de gendarmes à pied, du préfet et du général Joffre. Une panique se produit autour des orateurs, suivie d’un ressaisissement. Quelqu’un entonne les premières paroles de »L’Internationale » et toute la foule reprend au refrain. Les cavaliers, rangés en bataille, s’avancent, d’abord au pas, puis au trot : c’est alors la débandade générale, des enfants crient, des femmes s’évanouissent. Très crânes, les orateurs antimilitaristes restent sur la tribune. Platel est entraîné par des amis qui craignent pour sa liberté. Les conférenciers protestent auprès du Préfet contre la violation du droit de réunion et rappelle qu’à Longchamps les révolutionnaires manifestaient en faveur de la république. « La république, répond le Préfet, n’a pas de pires ennemis que vous ! ».

        Un coup de clairon retentit et les cuirassiers partent au galop, déblayant la place. Une bonne partie des auditeurs dont Philippe te Marie s’échappent par les escaliers du fond de la place. Quelle bousculade ! La jeune fille termine l’ascension dans les bras du garçon. A part la révolte contre l’arrestation des syndicalistes sur le placeau de la gare, c’est le premier affrontement sérieux entre la troupe et les manifestants.

        Un peloton de cuirassiers, à bride abattue, monte la rue Gambetta à la poursuite de M. Finet, d’Amblainville, qui sera relâché  après l’intervention du maire, Louis Deshayes. Des cavaliers barrent les aboutissant à l’Hôtel de Ville pour empêcher toute manifestation. Un concert de musique devait être donné par la fanfare du Huitième chasseur, on comprend qu’il n’aura pas lieu…

        Les manifestants dispersés place des Ormes se retrouvent un peu plus tard, salle Angonin. Monsieur Angonin loue sa salle à tous ceux qui lui demandent sans se soucier de leur couleurs politique et les tabletiers s’y réunissent depuis le début du conflit. La réunion est très courte, le discours franchement antimilitariste : »Il faut substituer aux vieilles religions, une nouvelle, le culte de la patrie ».

         Après la réunion, les manifestants durent passer un à un sous l’œil des policiers cherchant Jean Baptiste Platel qui, à la même heure était à Andeville. Un déploiement considérable de forces empêchait la circulation. Les policiers fouillèrent

l’hôtel sans trouver le secrétaire de l’Union des tabletiers. Jusqu’à sept heures du soir, la place du Jeu de Paume - que l’on appelait aussi place des Ormes - fut interdite aux promeneurs. La troupe en barrait les accès, c’est sur la place de l’église après le repas, que des groupes se forment et conspuent les militaires en faction devant l’Hôtel de Ville. Tremblante dans les bras de Philippe, Marie regarde les jeunes ouvriers jeter des pierres aux soldats pendant que d’autres crient des slogans haineux. Une pierre atteint un hussard, une charge à lieu. Un scieur d’os est arrêté conduit à la mairie, puis relâché dans la soirée. Un jeune homme est arrêté pour « cris séditieux ».

         Marie avait eu une crise de nerfs après la fuite par les escaliers du Jeu de Paume. Philippe aurait voulu qu’elle vienne avec lui à la salle Angonin. Mais c’est en larmes qu’elle rentra chez ses parents puis se mit au lit, toujours en sanglotant. Elle avait été choquée par cette charge de cavaliers, sabre au clair, avec les chevaux qui se cabraient et hennissaient. Elle pensait à ce qu’avait pu être les guerres passées, ces horribles affrontements sur les champs de bataille. Elle s’endormit en pensant que Philippe avait bien raison de lutter contre les guerres au sein du comité antimilitariste  

           A trois heures du matin, une compagnie de gendarmerie part de Méru en direction d’Andeville pour arrêter Jean Baptiste Platel. Un commissaire frappe à la porte de sa maison, la femme ouvre : son mari est absent !

           Le Lundi matin, une affiche signée de la CGT est placardée dans tout Méru, s’élevant contre l’intervention de la troupe dans ce conflit du travail. La grève est également à l’ordre du jour de la réunion du conseil général. Louis Deshayes, maire de Méru fait une longue intervention pour regretter également les violences, qui ont été commise, dit-il « par des éléments extérieurs au monde du travail ».

          A Amblainville, le travail n’a pas repris et les ouvriers manifestent jusqu’à Sandricourt où le maire les reçoit cordialement, puis ensuite à Arronville où des tables sont dressées. Un casse-croûte leur est offert par le maire, Monsieur Chouquet, entouré de ses conseillers municipaux. De retour à Amblainville, les ouvriers manifestent devant l'usine, femmes en tête. Tous les responsables des syndicats se sont réunis dans la soirée et désignent un nouveau secrétaire : Jean Baptiste Platel étant absent, c’est Lucien Platel son frère, qui est élu, M. Guignet d’Amblainville est nommé délégué à la propagande.

         La semaine va se passer dans l’anxiété de la suite des événements. Que préparent les patrons et les forces de l’ordre ? Mercredi, Jean Baptiste Platel envoie une lettre à ses camarades tabletiers : « Camarades, vous savez pourquoi j’ai été obligé sur vos instances pressantes de me soustraire aux poursuites dont je suis l’objet.

         « J’ai pensé ensuite qu’il serait idiot de me livrer aux griffes de la justice tant que la lutte ne sera pas terminée.

        « Je présume en effet comme vous que mon expérience pourra, même de loin vous être utile.

       « Mon absence d’ailleurs n’est que momentanée et je suis prêt à reprendre, au premier jour et selon les circonstances ma place dans la lutte auprès de vous.

       «  Courage camarades et persévérez jusqu’à complète satisfaction en dépit des provocations patronales et gouvernementales ! »

        Certains trouvent bizarre cette fuite et cette soustraction à la justice.

 

                              

                

                

CHAPITRE VIII

 

 

        Philippe a pris l’habitude d’attendre Marie à la sortie de l’usine le soir. La jeune fille est remise de son choc après la soirée de dimanche. Ses parents lui reprochent de trop être présente dans les manifestations, de faire de la politique. La mère n’est pas loin de penser que Philippe est son mauvais génie. Toute sa vie elle a facilement admis toutes les inégalités, toutes les injustices de sa condition de prolétaire. Il y avait les pauvres et les riches, les ^patrons et les ouvriers, c’est normal d’ailleurs ! Le curé l’avait bien expliqué quand elle fréquentait l’église les jours de fêtes carillonnées. Il fallait des patrons pour payer les ouvriers et il fallait bien des riches pour qu’il y ait des pauvres. Philippe ne recevait pas son assentiment quand il parlait d’égalité, de « pouvoir ouvrier » et de lutte des classes.

       Mercredi, Jean Baptiste Platel donne de ses nouvelles. Il écrit à un journal qu’il a été obligé de se soustraire momentanément à la justice qui le poursuivait et il estimait être plus utile libre, même loin de Méru, qu’en prison. Il reviendrait auprès de ses camarades dès que possible.

        Après le repas, Philippe est venu chercher Marie pour une promenade qui les mènent vers le Moulin Rose. L’établissement de M. Dalzat est fermé, sa guinguette n’ouvre que les dimanche et samedi soir. La porte en bois n’est pas haute et Philippe fait passer la jeune fille par dessus. Le long du mur de la buvette, ils s’embrassent avec fougue. Marie prend plaisir aux baisers de son amoureux. Serrée contre lui elle prend conscience du désir de Philippe à travers ses vêtements. Elle est rouge de confusion mais ne s ‘écarte pas et dans son for intérieur, elle est plutôt flattée. Le garçon lui caresse la poitrine après avoir écarté son corsage. Elle sent ses seins durcir et pense qu’elle n’est pas loin de se donner à Philippe.

     Lorsque Marie rentre, le voisin est là . Il relate un drame qui s’est passé dimanche chez un ouvrier caoutchoutier de Beaumont. Un des enfants qui était accueilli dans une famille à trouvé un revolver chargé en furetant dans la maison. Le coup est partie alors que la maîtresse maison essayait de lui retirer l’arme des mains. Une balle blindée l’atteignit à la tête, il mourut peu après. L’enfant âgé de treize ans, était de Mortefontaine, près d’Andeville. L’enterrement aura lieu Vendredi. C’est la première victime de ce conflit, et c’est malheureusement un enfant. Certains diront que c’est la fatalité, que c’était écrit, d’autre mettront cette mort sur le compte des patrons, responsables de la grève. C'est vrai que beaucoup de ceux-ci mettent bien de la mauvaise volonté à appliquer le tarif d'Andeville signé le 31 mars.

       Deux concerts ont été donnés mardi et mercredi en après midi, à l’intention des commerçants sur la place de l’Hôtel de ville, par la fanfare du 8e bataillon de chasseurs à pied qui est en garnison dans l’école. La mère de Marie est allée de loin assister au concert. Le public était maigre et les applaudissements absents. En rentrant à la maison la mère qui ne sortait jamais en ville, sauf pour les « commissions», fut réprimandée par la famille entière : a-t-on idée d’aller admirer des militaires qui sont là « contre les travailleurs ».

         Au cours d’une réunion à Beauvais, la semaine passée, le Préfet a invité les fabricants à se mettre d’accord sur un nouveau tarif autre  que le tarif d’Andeville signé par les patrons et les ouvriers le 31 Mars. M. Bousson, un conseillers de préfecture, a été chargé de se rendre à Andeville et, au vu des livres de comptes des maisons de cette commune, il établit un tarif « convenable » pour les patrons boutonniers . Ce tarif défavorisait surtout le travail féminin et certaines spécialités n’étaient pas tarifiées

        Tout au long de la semaine, les employeurs qui n’ont pas repris le travail, proposent ce tarif « Bousson » mais il ne fait pas recette parmi les ouvriers boutonniers. La presse parisienne qui est assez peu lue dans le chef-lieu, commente la fin du conflit d’une manière autre que le journal local de Léon Collier : «  Les patrons ont signé le 31 mars sous la menace, le couteau sous la gorge, la place de l’hôtel de ville était occupée par les grévistes, armés jusqu’aux dents, certains, même, d’armes  à feu. Il est vrai que les photographies du piano renversé de la famille Doudelle à fait recette. Cette image fut exploitée par toute la presse nationale : «  A Méru comme au temps de la jacquerie ». Les méruviens pendant des décennies seront marqués, fichés comme révolutionnaires, rouges, anarchistes.

       A Méru plus qu’ailleurs, beaucoup de patrons boutonniers accepterons de payer le tarif d’Andeville, et dès la fin de la semaine on peu dire que la grève est pratiquement terminée.

      Marie et Philippe se voient moins le soir, la jeune fille soucieuse d’aider sa mère, ne veut pas ressortir après le dîner. Elle est fatiguée, dit-elle, mais aussi elle à peur d’un nouveau tête-à-tête avec son amoureux. Elle à encore en souvenir la chaleur de cet étrange contact avec le désir de Philippe.

       Samedi prochain, c’est le premier mai, Fête du travail. Le syndicat a appelé les travailleurs à chômer cette journée et à se réunir dans un enclos du Moulin Rose. Les deux jeunes gens ont décidé de s’y retrouver. Au cours de la semaine, de nombreux responsables syndicaux ou autres boutonniers arrêtes «au petit bonheur la chance »  vont être jugés au tribunal correctionnel de Beauvais. Ils seront tous défendus par maître Bonzon qui, à chaque plaidoirie, fait apprécier son talent »d’éloquence érudite et littéraire, d’ironie fine et mordante, d’émotion pathétique et poignante ». Malgré le talent de cet orateur du barreau, les peines iront de 15 jours à trois mois. Il est fait appel aux jugements.

     Si tous les boutonniers et leur familles voient avec un espoir certain arriver la fin de la grève, il n’en est pas de même des jeunes enfants qui, depuis que la troupe est venue occuper le canton, sont en vacances scolaires, l’armée ayant pris possession des écoles pour y loger les hommes de troupe, les officiers logeant chez l’habitant.

       L’essaim des gamins et apprentis tourbillonnant autour des manifestants est tout à fait spontané. Ils n’étaient pas mobilisés pour attendrir les sabres et les fusils, de même que personne ne les voyait se faufiler entre les pattes des chevaux quand ils leur prenaient envie de perturber les renforts de cavalerie arrivant à la gare. Allez donc garder les enfants à la maison par des temps pareils ! Quitte à prendre une raclée en rentrant le soir, ils n’hésitaient pas à s’enrichir la cervelle de souvenirs savoureux. La soupe »communiste », du spectacle à tous les coins de rue, tout les poussait à vadrouiller et à polissonner.

        Si les mère de familles conservaient pour la plupart une attitude réservée et plutôt en retrait des événements, plus préoccupées par la soupe à servir que par la grève, quelques jeunes femmes à peine plus âgées que Marie, occupaient les deux premiers rangs des défilés dans les rues de Méru ou sur les routes avoisinantes. Elle vont criant et chantant, bras dessus –dessous, Buffalo, Gregoire, Juliette Levasseur et Marie Beaurain. Marie, elle se tient à l’écart mais toujours à côté de Philippe, son foulard rouge enserrant ses longs cheveux blonds.

       De nombreuses affiches de la CGT ont appelé les travailleurs à chômer ce premier mai, mais dans la matinée, nombreux sont les ateliers et les usines qui «tournent» encore. Il faut dire que c’est jour de paie par anticipation. Au fur et à mesure que la matinée s’avance et que la paie est distribuée, le débauchage est important, encouragé par les délégations qui viennent dans les usines. Au début de l’après-midi la foule est importante à se rendre par la route d’Andeville au Moulin-rose..

       C’est un vrai jour de fête ! Les femmes ont refait leur chignon et ont sorti les châles et les pélerines des grands jours. Les hommes pour la plupart sont cravatés de rouge et ont la casquette du dimanche vissée sur la tête. Marie n’a pas sacrifié à la coutume du chignon : les cheveux libres, elle les a parés du foulard rouge de Philippe. Pendant les jours de grève, certains tabletiers d’Andeville ont gravé dans la nacre le sigle de la CGT et nombreux sont les boutonniers qui arborent cet insigne au revers du veston, y compris les délégués des organisations syndicales.

  Ce sont quatre mille manifestants qui ont écouté les discours des leaders syndicaux, Lucien Platel, Commeigné, Tesche, Demontreuil et Marmande. Après les discours, un ordre du jour de sympathie fut voté en faveur des boutonniers emprisonnés à Beauvais. Les manifestants descendirent ensuite en ville en chantant »La Carmagnole » et « l’Internationale », précédé du drapeau rouge de la CGT et de l’Union des syndicats de l’Oise. Les soldats n’empêchèrent pas cette manifestation : l’ordre ne fut pas troublé. C’est la première fois que le premier mai est célébré de cette façon aussi éclatante à Méru. Cet enthousiasme populaire marque aussi pour les travailleurs méruviens, la fin de la grève et le retour des jours meilleurs. Seules quelques usines ne « tournent pas »           dans le canton mais l’espoir de la fin du conflit donne du baume au cœur des tabletiers. Après le meeting, le père Dalzat a ouvert son établissement du Moulin Rose derrière lequel se tenaient les grévistes. Bon nombre de curieux plus que manifestants sont resté sur place et ont fait honneur au vin frais de la guinguette et les chopines servies de tables en tables étaient les bienvenues en cette fin de journée de mai. Le soleil avait tapé dur et les gosiers étaient secs. A la tombée de la nuit, le phonographe à pavillon fut mis en route et quelques danseurs occupèrent la piste de bois. Philippe et Marie, mauvais danseurs l’un et l’autre, ils quittèrent le parquet et s’éloignèrent vers le bois de Boulaines tout proche…

         L’établissement du père Dalzat, le Moulin Rose, était ouvert les samedi soir et le dimanche après-midi. Les heures de la fermeture étaient annoncées au son de cloche. On y trouvait une buvette, un buffet. Les clients après avoir franchi la grille de fer, devaient passer sous une sorte de portique surmonté de trois clochetons et bardé de drapeaux aux couleurs nationales. Au milieu des bosquets, on trouvait un théâtre miniature, un parquet de danse, un jeu de boules, des jeux de tonneaux et une buvette de bonnes dimensions devant laquelle trônait une statue en plâtre représentant une semeuse très académique. L’endroit était fréquenté par les ouvriers tabletiers et boutonniers qui, pour s’y rendre n’hésitaient pas à coiffer la casquette du dimanche, voire même le canotier pour les plus jeunes. Les femmes portaient le chignon et se protégeaient du soleil avec une ombrelle.

          C’est ce soir là que Marie devint femme . Philippe fut très doux et caressant. Après lui avoir délivré les cheveux de son foulard fétiche, il la dévêtit avec délicatesse et la posséda avec beaucoup d’amour.

          Marie ne connut aucun plaisir physique. Elle pensa même que le douleurs qu’elle ressentit faisait partie de l’offrande qu’elle donnait à son amant. Après un demi sommeil pendant lequel ils restèrent enlacés, elle refusa une seconde étreinte.
       En revenant vers le Moulin Rose, pendue au bras de Philippe, elle ressentait un grand bonheur, un bien-être certain, Elle se sentait en paix avec elle même. La grève était presque finie et une vie allait commencer pour elle. Elle bénissait presque cette lutte qui lui avait fait rencontrer l’amour. Elle avait aussi maintenant les yeux ouverts sur la vie, sur la condition ouvrière, sur le syndicalisme, la religion.

       Marie n’était pas ma seule femme à avoir activement participé  et à avoir pris de l’intérêt à l’action revendicative pendant ces trois lois de grève. Marie Beaurain, dite «la môme binocle » était venue avec quelques amies faire du chahut devant le poste militaire installé à la mairie de Méru. Le sous lieutenant, récemment promu à son grade, vint disperser les jeunes femmes et fut accueilli par un chaleureux «gros c…» jeté par la « môme binocle ».
       Bien qu’ayant pris la fuite, elle fut arrêtée et présentée devant le tribunal correctionnel pour « insulte envers une sous lieutenant du 51e d’infanterie ».Demandant à être défendue par un avocat, elle ne fut pas jugée et l’affaire renvoyée. Trois semaines plus tard, un ruban rouge dans les cheveux et au corsage, elle à nouveau présentée devant le juge. Défendue par maître Bonzon, avocat des grévistes méruviens. Marie Beaurain se défend en prétendant que le jeune militaire la poursuivait de ses assiduités depuis quinze jours. «Il m’a traité de putain ! » affirme-t-elle.

       Maître Bonzon, habile plaideur, utilise cette révélation et en arrive au « mot » qu’aurait prononcé sa cliente et, provoquant des sourires et même des rires dans l’auditoire, dit que la mesure même où celui-ci aurait été prononcé, il n’est en fait « ni injurieux, ni exact pour un homme… puisque ce terme est le qualificatif populaire d’une partie typique de l’anatomie féminine ». Il demande en conséquence l’acquittement de la jeune fille. Le tribunal sera relativement indulgent : six jours de prison avec sursis.

 

              Retour de l'enterrement de Jean Baptiste Platel

 

CHAPITRE IX

 

 

         Peu à peu la grève de termine. Les ateliers et usines reprennent le travail, plus tardivement dans les communes voisines et avec plus ou moins de réticence de la part des patrons boutonniers, tandis que des meetings et des défilés de grévistes ont lieu devant les fabrique encore fermées. Un bruit court que l’usine d’Amblainville déménagerait dans l’Indre, au « Blanc », où elle aurait reçu l’aide du sénateur Benazet.

         Marie et Philippe ont tout deux repris le travail mais se voient souvent le soir et passent de longs moments d'intimité dans le bois de Boulaines, le samedi soir. Petit à petit la jeune fille apprit le plaisir et devint une amante ardente.

    L’été se passa ainsi, les haines et les colères s’oublièrent entre « jaunes », grévistes et patrons. L’automne vit la naissance d’une expérience de coopérative ouvrière de fabrication de boutons : un avocat philanthrope et riche mit à la disposition des anciens grévistes une ancienne abbaye à Fontgombaut, dans l’Indre a quelques kilomètres du Blanc. Les capitaux nécessaires seront également prêtés et remboursables dans de bonnes conditions.

     Marie et Philippe auraient aimé « se mettre ensemble » et tenter l’aventure coopérative mais la jeune fille se trouvait trop jeune et sentait qu’elle avait encore besoin de vivre auprès de ses parents. Il s’étaient fixé une date :1914. La fille aurait vingt ans et pourrait vivre en toute légalité avec son ami.

      Fin septembre, un jeudi soir, la gare de Méru présente une activité peu coutumière : une vingtaines de ménages, environ cent personnes de Méru, Valdampierre, Amnblainville partent pour l’aventure de l’association ouvrière à Fontgombaut. L’usine n’est pas encore tout à fait installée, les conditions sont fixées : les salaires seront cinquante pour cent plus élevés que dans le canton, les ménages paieront un loyer mensuel de sept francs ; si il veulent posséder leur maison, ils devront payer dix sept francs de loyer par mois pendant quinze ans. En attendant, ils seront logés dans l’ancienne abbaye. Un crèche va être crée paour les enfants.

        Après une escale à Paris où ils furent accueillis à la « Laborieuse » où les attendaient les postiers révoqués, après un copieux repas, ils prirent le train à la gare d'Austerlitz. Le philanthrope Bonjean explique que des dortoirs seront installés dans l’abbaye. Seuls, dans l’immédiat, les couples et les vieillards auront leur chambre.

        Marie et Philippe étaient présents au départ sur le quai de la gare. Le garçon aurait aimé tenter l’aventure, le principe de coopérative convenait à ses idées anarchistes : la boutonnerie aux boutonniers, aucun maître, tous des ouvriers patrons unissant leurs efforts pour faire triompher une entreprise sans intermédiaires et se partager les bénéfices.

       Le mercredi vingt-cinq, Saint Hildevert fût fêté par les ouvriers tabletiers. Des fleurs furent offertes et de nombreuses chopines furent vidées. Cette fête du saint patron des tabletiers était habituellement célébrée avec faste : les patrons offraient le pain béni à la messe et ub repas aux ouvriers. La grève a fait que les travailleurs fêtèrent ensemble cette date traditionnelle. La troupe a définitivement quitté Méru. Seuls les gendarmes en renfort sont encore présents.

       L’école est de nouveau ouverte, les soldats avaient occupé pendant plus d’un mois la rue Voltaire. A l’usine Lenoir qui à également servi de cantonnement, le propriétaire se plaint que les soldats ont démoli un hangar de bois pour se chauffer.

       Jean Baptiste Platel vient de se constituer prisonnier auprès de la gendarmerie. Il est immédiatement enfermé. Condamné à six mois de prison lors d’un jugement par défaut, il fait appel. Il est rejugé le 19 juin et condamné pour outrage à un commandant de gendarmerie et au Préfet de l’Oise. De nombreux amis sont présents à l’audience. Philippe a tenu à amener Marie voir comment se rendait, disait-il, »la justice bourgeoise ». C’était la première fois que la jeune fille prenait le train.

        Le commandant Bavotte répète à la barre, la phrase que l’on reproche à l’accusé : »Vous êtes le commandant de la chasse à courre de la bête humaine. C’est sans doute pour avoir assassiné vos semblables que vous êtes décoré ! Vous pouvez rapporter cela à votre saligaud de Préfet »…

       M. Mallet, commissaire spécial, confirme la déposition du commandant. Il prétend avoir entendu dire par Delpech, de la CGT, que Platel était allé trop loin. Celui-ci, à la barre, nie ces paroles et prétend avoir été lui-même souvent plus violent.

       Le capitaine Gérard Teuroin rapporte une conversation qu’il entendit dans un wagon entre le commandant Bavotte et le Procureur de la République. Le commandant de la gendarmerie disait que l’autorité militaire avait manqué d’énergie et que si il avait été  à la place des troupes, il aurait réprimé la grève plus violemment et aurait mis la région en état de siège.

        D’autres témoins vinrent à la barre : Guignet d’Amblainville ; Isidore Maille d’Andeville ; M. Isembart. Maître Bonzon prononce une très habile plaidoirie. Le tribunal rend son jugement : Jean Baptiste Platel ne fera que quatre mois de prison au lieu de six.

        De faible constitution physique, le secrétaire de l’ Union des tabletiers avait dû quitter son tour à bouton et vivait avant la grève de colportage. Son engagement pour la cause fit qu’il perdit tous ses clients et dû reprendre son métier de boutonnier. Lors de son séjour en prison il aura ses premières crises d’épilepsie.

     En 1910, Victor Lepostollec devient directeur de la coopérative de Fontgombaut. En 1911, lors d’une crise de neurasthénie, Platel se suicide d’une balle de revolver. Ses obsèques laïques seront suivies par deux mille personnes. Cinq discours seront prononcés sur sa tombe au cimetière de Méru par des syndicalistes et des délégués ouvriers.

     Le huit Août 1914, éclate la « grande guerre », Tous les jeunes du canton seront envoyés en première ligne, en souvenir des actes antimilitaristes pendant les « troubles de Méru ». Philippe sera un des premiers morts de la guerre. Deux cents et quelques jeunes méruviens, sans compter ceux du canton, « tomberons au champ d’honneur ». Ce n’est qu’en septembre que Marie aura la confirmation qu’elle attend un enfant de Philippe.

       Pendant ces dernières années, Marie à découvert avec son amant les plaisirs de la lecture. Tous deux fréquentèrent régulièrement la petite salle de la bibliothèque républicaine de la rue Voltaire en s’abreuvant des ouvrages humanistes dont les rayons étaient si bien pourvus.

       Son fils sera baptisé à la mairie du nom de Jaurés et deviendra, plus tard, instituteur grâce aux anciens amis libres penseurs de Philippe et au directeur du « Journal de Méru » qui, en 1919, après une interruption de quatre ans, due à la guerre, reprendra sa publication. Forte des connaissances qu’elle avait acquis à la bibliothèque, Marie collabora à la rédaction du journal et abandonna le travail à l’usine.

        La coopérative de production de Fontgombaut continuera de fonctionner jusqu’en 1927.L’industrie boutonnière restera prospère jusqu’en 1940, puis la seconde guerre passée, elle s’éteindra tout doucement, victime de la concurrence des matières plastiques et de l(anachronisme des moyens de productions de la région.

        Seuls resteront témoins de ce passé laborieux, tels des fossiles impérissables, les milliers de tonnes de déchets de coquillages qui, pendant des années ont été répandus, pour les remblayer, faute d’en trouver un autre usage, dans tous les chemins du canton. Ils ressurgissent au moindre coup de pioche et sont l’objet de l’étonnement des nouveaux venus dans la région.

 

FIN

 

 

     Cette chronique est illustrée de cartes postales de l’époque issues de la collection particulière de l’auteur.

 

 

        Note de l’auteur :. Ce texte paru dans l’Echo de Méru en 1987 à fait l’objet d’un « tiré à part » d’une faible diffusion  avec l’aide de la Maison des jeunes et de la culture de Méru. Depuis cette époque, un très beau « Musée de la nacre et de la tabletterie » à été créé à Méru dans une ancienne usine, le district des Sablons présidé par le Docteur Lettelier, à chargé  l’écomusée du Beauvaisis de la mise en place de celui-ci . A voir pour se souvenir de cette industrie capitale de la région qui montre le savoir faire de ces milliers de tablettiers.

                                                    

 © Jack GONET 1987